En résumé, Rome, c'est de la reine du monde que je veux parler d'abord, excita mon étonnement plus que mon admiration. À voir tant de monumens accumulés par tant de siècles dans une même enceinte, il y a de quoi s'étonner, mais admirer, c'est autre chose. Ce dernier sentiment n'a guère été excité en moi que par les ruines du Colysée: celles-là répondaient à mon attente: elles m'ont dit ce que c'était que la Rome ancienne, elles m'en ont donné la mesure, elles m'ont donné une idée approximative de sa puissance et de sa population[44]; j'y ai reconnu l'oeuvre des Flaviens, l'oeuvre des maîtres de la terre, l'oeuvre des courtisans du peuple-roi. Ces témoignages-là sont complets pour moi; en face d'eux mon imagination ne peut pas aller plus loin que la réalité.

Je n'en puis dire autant des débris d'aucun autre édifice de la Rome antique, pas même de ce Panthéon, si parfait dans son ensemble. Ce temple, où les dieux de toutes les nations étaient hébergés, est bien étroit pourtant de locataires, et Michel Ange l'a réduit à de bien petites proportions quand il en a fait un accessoire d'un édifice moderne, quand il l'a transporté sur la basilique de Saint-Pierre dont la coupole, modelée sur lui, ainsi que je l'ai dit, lui est égale au moins en hauteur et en diamètre.

Plus grande est l'idée qui se rattache à ces monumens, moins ils me semblaient grands. Ils me rappelaient des prodiges et ne m'en montraient pas. Ils me contrariaient en ce qu'ils me rapetissaient la Rome que je m'étais bâtie, et qu'ils me forçaient à rapetisser mes Romains pour les proportionner à la Rome qu'ils me montraient.

Le désappointement que j'éprouvai tient peut-être aux idées fausses que nous prenons des peuples anciens dans nos premières études; mettant les monumens d'accord avec leurs actions, nous prêtons à ces monumens un caractère gigantesque qui très-rarement s'y retrouve.

C'est hors de Rome surtout qu'il faut aller chercher aujourd'hui des vestiges de la grandeur romaine. C'est dans les voies qui traversant en tous les sens les provinces de l'empire, comme les artères s'étendent du coeur aux extrémités du corps, du Capitole s'étendaient au Rhin, à l'Océan, à la Propontide, aux limites de l'univers connu; c'est dans ces aqueducs qui forçaient les rivières à venir, à travers mille obstacles et en dépit de l'éloignement, assainir et embellir la capitale du monde, qu'on reconnaît l'empreinte de son ancienne domination; ce sont les ossemens d'après lesquels on peut juger de l'immensité du corps dont ils dessinent le squelette; ce sont les ressorts sur la proportion desquels on peut estimer l'énergie du moteur dont ils transmettaient la volonté à tous les membres de l'automate romain.

Il en est autrement de la Rome moderne. Si ses monumens sont en discordance avec sa grandeur réelle, ce n'est certes pas en ce qu'ils la diminuent; l'intérêt des arts écarté, c'est leur magnificence qu'on accuserait.

La basilique de Saint-Pierre est sans comparaison le plus beau temple qui existe, le plus beau qui ait existé: que de trésors il me représente! que de richesses y sont étalées, enfouies, englouties! Si, comme le temple de Jérusalem, ce temple, consacré au Dieu unique, était unique en Israël, on pourrait applaudir sans réserve aux efforts et aux sacrifices qui ont concouru à sa construction, et j'aimerais à voir en lui le produit d'une pieuse et libre cotisation de tous les fidèles. Mais est-ce là l'idée que réveille l'aspect de ce produit d'extorsions et de déceptions, de ce produit du honteux trafic de la miséricorde céleste, de ce produit de la vente des indulgences! D'ailleurs rien là qui ne vous entretienne de saint Pierre, vicaire de Dieu, et du pape, vicaire de saint Pierre; mais de Dieu, c'est autre chose. C'est moins la puissance divine que la puissance pontificale qu'atteste ce monument construit avec les tributs de la crédulité plus que de la piété.

Le luxe des églises et des couvens provoque les mêmes réflexions. C'est moins à Dieu qu'à saint Dominique, ou à saint François, ou à saint Romuald, que sont consacrés ces édifices plus magnifiques que les palais de plus d'un souverain, et bâtis par des moines qui font voeu de pauvreté!

Mais écartons ces idées, et ne considérons que dans l'intérêt des arts ces asiles que les modernes ont ouverts aux débris de l'antiquité. N'importe, après tout, pour quel motif les colonnes qui ornaient les temples des dieux, et les pierres même qui furent ces dieux, sont conservées, pourvu qu'on nous les conserve. C'est à lui que l'Europe est redevable de la renaissance des arts; c'est par lui que, bien que déchue de l'empire, Rome est encore la première ville du monde. La légitimité des tributs qui à ce titre lui sont portés par les nations civilisées, ne peut être contestée. Ils honorent également la ville qui les reçoit et les nations qui les paient.

L'homme du siècle, à Tolentino, constatait la valeur de ces trésors-là, quand il les préférait aux millions dont le gouvernement romain restait débiteur envers la France, aux termes des traités. Avoir souscrit à cette compensation est un des hommages les plus éclatans qui aient été rendus aux arts, en quelque temps que ce soit. Jamais propriété ne fut plus noblement et plus légalement acquise que celle de ces objets. Néanmoins on a dit, pour justifier la violence avec laquelle, au mépris des capitulations, ils ont été enlevés de notre Muséum en 1815, qu'on n'avait fait en cela que nous imiter. Le droit qui nous les avait appropriés n'était-il donc pas consacré par les traités? n'était-il pas reconnu par le pape lui-même, qui est infaillible, comme on sait?