«Quand je présentai le traité de Tolentino à la sanction de Pie VI, alors régnant, non seulement il ne montra aucune répugnance pour l'exécution de l'article relatif aux monumens, m'écrivait M. Miot, alors ministre de France auprès de Sa Sainteté, mais il s'exprima en ces termes: «Questo è una cosa sacro-santa, ceci est une chose sacrée; j'ai donné mes ordres pour que cet article soit strictement exécuté. Rome, après ce sacrifice, sera encore assez riche en monumens, et il n'est pas trop cher pour assurer la paix et le repos de mes sujets.»

Ces objets représentaient cinq millions, dont on allégea la contribution qui avait été frappée sur les États romains. Quelle somme remplacèrent-ils quand le duc de Wellington, qui prétendait donner une leçon de morale à la France, spoliait notre Musée dont la conservation était mise par les capitulations sous la protection de sa loyauté? Le duc de Wellington diminua-t-il en rien les exactions qu'il fit supporter à la France en récompense de la dynastie qu'il lui ramenait?

Que les nations jalouses nous aient enlevé ces trophées, et que Rome ait envoyé le sculpteur Canova pour emballer l'Apollon qu'elle a repris, mais non pas reconquis, cela se conçoit. Mais conçoit-on qu'au moment où nos armes nous les donnaient, des Français, bien plus, des artistes français, aient fait tout ce qui dépendait d'eux pour nous faire répudier ces dons de la victoire?

Dès que les dispositions du traité de Tolentino furent connues à Paris, une espèce de vertige s'empara de l'esprit de quelques individus, parmi lesquels il y en avait de sages pourtant, quand ce ne serait que mon ami Vincent. Leur deuil, à cette nouvelle, fut plus grand que celui des Romains qui virent émigrer leurs pénates avec assez d'indifférence; ils se réunirent, non pour voter des félicitations et des actions de grâces au général qui dotait le Louvre des dépouilles du Capitole et du Vatican, mais pour protester en quelque sorte contre une stipulation qui l'enrichissait, et pour aviser aux moyens d'en empêcher l'exécution. Par une pétition signée d'un certain nombre de peintres, le gouvernement était prié de ne pas souffrir que ces objets sortissent de Rome, et de révoquer le décret d'exil qui les arrachait à la terre classique des arts, au ciel rayonnant de l'Italie, à son climat conservateur, et les exposait aux dangers d'un long voyage pour les transporter sur le sol fangeux de Paris, sous le ciel brumeux des Gaules. Si telle n'était la lettre de la requête, tel en était le sens.

Heureusement n'y fit-on pas droit. Le voyage des dieux de Rome ne fut pas contremandé; et loin d'improuver un héros qui, après tout, ne faisait en Italie que ce que les Romains avaient fait en Grèce, que ce que les Vénitiens avaient fait à Constantinople, le Directoire fit de la réception de ces nobles trophées l'objet d'une solennité digne également d'eux et du peuple qui les avait conquis. Cette fête, que tous les arts s'empressèrent d'embellir, et à laquelle le triomphateur lui seul manquait, rappela ces triomphes où les Paul Émile, où les Lucullus étalaient aux yeux du peuple-roi les statues, les marbres, les bronzes, les tableaux, les trépieds, dépouilles des nations vaincues; et Paris, recueillant presque malgré lui les chefs-d'oeuvre de l'art antique et de l'art moderne, n'eut plus rien à envier à Rome, qui cessa un moment d'être la capitale des arts.

Rome cependant ne perdait pas tout attrait pour le voyageur et pour l'artiste. Ce ciel si pur, objet de l'admiration de nos peintres, cette terre si riche en beautés naturelles, si abondante en monumens et en souvenirs, ne sont-ce pas là des trésors dont l'avidité des conquérans, pas plus que leur barbarie pu même leur admiration, ne saurait la déshériter? Tivoli et ses cascades, Albano et son lac, Frascati et ses ombrages, richesses inhérentes à cette terre qui la porte et l'environne, y existaient avant les biens qu'elle tenait des arts et de la guerre; elles leur survivront tant que les volcans que recouvre l'antique Latium, et dont la présence se fait reconnaître sur tant de points de la péninsule, n'en auront pas bouleversé la surface.

Parlerai-je des monumens de la Rome moderne? Je suis loin de me donner pour connaisseur en matière d'architecture. Je n'ai point étudié cet art; je n'en juge guère que par impression, que par sentiment; mais cela m'ôterait-il le droit d'en dire mon avis? L'homme le moins instruit dans un art n'est pas toujours celui qui en juge le plus mal. S'il est dénué de principes, du moins est-il exempt de préjugés; s'il ne sait pas démontrer les moyens de bien faire, du moins reconnaît-il les produits auxquels ces moyens ont été appliqués, et distingue-t-il entre ce qui est bien et ce qu'il y a de mieux. Indispensable pour professer et pour pratiquer, la théorie d'un art ne l'est pas pour le sentir, pas plus que le génie n'est nécessaire pour sentir les productions du génie. Autrement le Bramante, Raphaël, Michel Ange, le Poussin auraient-ils tant d'admirateurs? La science seule peut produire et enseigner comment on produit. L'ignorance peut, quoique les secrets de l'art lui soient cachés, en apprécier les résultats. Ce qui est vraiment beau l'est pour tout le monde. Je n'hésite donc plus à rendre compte de mes sensations, sans avoir, bien entendu, la prétention de donner des règles.

Je le répète, j'ai été plus étonné qu'enchanté de la Rome des papes. Nulle part je n'ai trouvé une aussi grande quantité de monumens sacrés ou profanes entassés, pressés dans une même enceinte; mais le rapprochement de tant d'édifices magnifiques est précisément ce qui pour moi nuisait à leur effet.

Indépendamment de ce qu'elles s'éclipsent réciproquement, accumulées ainsi sur un point, les choses les plus rares, les plus précieuses, semblent communes et vulgaires. Dans une réunion de géans on ne verra que des hommes ordinaires, s'il ne se trouve auprès d'eux un homme de grandeur commune qui puisse servir de point de comparaison pour les mesurer.

Il est encore un rapport sous lequel l'aspect de Rome me fatiguait aussi: c'est la prodigalité avec laquelle toutes les richesses de l'architecture y sont déployées dans les monumens modernes. Partout des façades surchargées de sculpture; partout les trois ordres entassés les uns sur les autres; luxe importun à l'oeil, luxe semblable à celui de ces habits surchargés de broderies, qui sont relégués par le bon goût dans la garde-robe du buffo carricato.