Les anciens s'y prenaient autrement pour exciter l'admiration. C'est dans l'opposition de l'ensemble avec les détails, et de la simplicité du fond avec l'élégance des accessoires, qu'alliant l'économie à la magnificence, ils cherchaient, ils obtenaient les plus grands effets. Dans le Panthéon, par exemple, avec quel discernement les ornemens ne sont-ils pas distribués? Ils ne manquent nulle part où l'oeil les attend, et ne se montrent nulle part où il les repousserait. Rien de plus simple et rien de plus grand tout ensemble. Dans les monumens, comme dans les hommes, c'est un des premiers attributs de la véritable grandeur que la simplicité. Voilà sans doute pourquoi le Panthéon et certain petit temple de Vesta avaient plus de charmes pour moi que les somptueux édifices, dont la piété pontificale les a environnés.
Cette économie, j'aime encore à la retrouver dans la distribution des accessoires qui meublent un intérieur. Les statues, les bas-reliefs, les vases, les tableaux, perdent aussi de leur prix pour moi là où ils foisonnent. Sollicitée par tant d'objets, mon attention ne peut s'arrêter sur aucun; après avoir vu mille chefs-d'oeuvre, sans en avoir réellement vu un, je sortais des musées plus fatigué que satisfait. J'avais véritablement besoin de repos quand je quittai cette Rome, où les plus beaux produits de l'art antique et de l'art moderne, entassés plutôt qu'exposés, semblent attendre, comme dans une boutique ou dans un garde-meuble, qu'on en fasse l'emplette ou l'emploi.
Cette fatigue, toutefois, je ne l'éprouvai pas dans mes promenades au Vatican. Là ces ornemens sont distribués avec une logique, passez-moi l'expression, qui ne se retrouve pas ailleurs; là les tableaux se tiennent comme des chapitres d'une même histoire; là il y a réunion et non pas confusion, et conséquence de ce que vous avez vu; là ce que vous voyez est une préparation à ce que vous allez voir.
Qu'on remarque bien qu'ici je parle de l'effet des objets et non de leur valeur; Dieu me garde de la contester. Le bon goût veut de l'économie dans la prodigalité même.
Cette alliance de l'économie avec la prodigalité caractérise, à mon avis, la beauté de Versailles. Toutefois, familiarisé dès l'enfance avec le luxe de son palais et de ses jardins, je n'avais rien vu d'abord de prodigieux dans tout cela, et je le tenais moins pour beau que je ne tenais pour vilain ce qui ne lui ressemblait pas. À mon retour d'Italie, j'en jugeai autrement. C'est à Rome que j'ai appris à estimer Versailles. Mais il m'a fallu faire sept à huit cents lieues pour savoir ce que valait ce qui était à ma porte.
Depuis, je ne revois pas sans admiration ce que d'abord j'avais vu avec indifférence. Je ne connais pas de palais qu'on puisse comparer à celui-là du côté du jardin. Nulle part la magnificence ne se concilie mieux avec la raison. Cette immense façade ne se compose pas comme celle de tant d'édifices romains de plusieurs étages, de colonnes d'ordres divers, entées les unes sur les autres, comme les divisions d'un mât ou comme les tubes d'une lunette, mais d'une colonnade supportée par un soubassement qui, en lui donnant de l'élégance, donne aussi le caractère de la solidité à ce vaste édifice chargé de trophées qui signalent les victoires dont s'enorgueillissait la France à l'époque où il fut construit, et la gloire dont resplendit l'intérieur de ce monument que s'est élevé le plus superbe des rois.
Les jardins de Versailles ne sont pas moins étonnans que son palais, et le génie de Le Nostre n'est pas moins prodigieux que celui de Mansart. Du haut de cette élévation qu'il taille, qu'il manie à sa fantaisie, et sur laquelle est assise la résidence royale, avec quel art il s'empare de tout le pays qui l'environne! avec quel art il en rattache tous les détails à ce centre commun! Comme des rayons émanés d'un même foyer, de longues et larges allées, dirigées dans tous les sens, vous donnent une idée de ce parc immense sans vous en donner la mesure, car vos yeux n'en peuvent apercevoir les bornes. N'est-ce pas là l'emblème du pouvoir royal tel qu'il existait alors, du pouvoir que Louis XIV s'était fait, et que ne circonscrivait aucune limite?
J'entends tous les jours reprocher aux jardins de Le Nostre la symétrie de ses plans, et regretter qu'aux allées régulières qui caractérisent son système, on ne substitue pas ces allées sinueuses qui serpentent dans certains labyrinthes qu'on appelle jardins pittoresques. Cela, dit-on, est bien plus conforme à la nature. Je ne sais pas si cet argument est bien concluant quand il s'agit des jardins d'un palais. Si le luxe dans ses jardins doit toujours prendre la nature pour modèle, pourquoi ne se contente-t-il pas de la nature même? pourquoi ne se contente-t-il pas du site qu'elle a fait à son habitation? Mais dans le jardin même d'une maison bourgeoise la nature veut être ornée: à plus forte raison doit-elle être ornée autour d'un château, et d'un château royal. Il y faut là plus de façon; il faut que l'accessoire s'accorde avec le principal.
Réservons pour les habitations d'un ordre inférieur l'emploi du système irrégulier, de ce système qui, par d'heureux artifices, sait déguiser l'exiguïté du terrain qu'il embrasse. Dans un petit terrain, le but de l'art est d'en montrer un grand. Mais permettons à un palais, centre d'où l'on doit tout voir, et qui doit être vu de partout, de déployer dans toute leur étendue les dépendances qui l'environnent. Ce principe est applicable surtout aux jardins que la munificence royale ouvre au public. Quant à ceux où le prince se réfugie et vient vivre en particulier et chercher le repos ou cacher son oisiveté, c'est différent. Comme c'est pour lui seul qu'ils sont faits, comme c'est l'isolement qu'il leur demande, que l'art multiplie les moyens de l'y soustraire aux regards importuns, c'est dans l'ordre. Rien ne convient mieux que le système anglais à cet intérêt qui, auprès du parc de Versailles, a planté les bosquets de Trianon.
Revenons à Rome. Ses plus beaux jardins, tels que ceux du Quirinal et du
Vatican, tels que ceux de la villa Albani et de la villa
Pamphili[45], sont dessinés à la française. Celui de la villa
Borghèse seul, par exception, offrait dans cette ville un échantillon
du genre anglais, comme en Angleterre le parc de Kinsigton, dessiné par
Le Nostre, offre un échantillon du genre français. Ne décrions donc pas
à Paris ce qu'on ne dédaigne pas à Londres et ce qu'on admire même à
Rome.