On ne conclura pas, j'espère, de ceci, que j'aie la prétention de faire prévaloir un genre sur l'autre: tous deux ont un mérite qui leur est propre; mais il faut savoir les adapter aux convenances. Employons-les avec discernement, et n'en proscrivons aucun; je serais aussi fâché de voir détruire Windsor, que je l'ai été de voir détruire Marly.

Et la démolition de Versailles, que de fois ne l'a-t-on pas demandée! Spéculation de la bande noire, de ces gens qui ne voient dans un monument que des matériaux, si beau que soit l'ordre dans lequel l'art les a rangés. Conservons Versailles, ne fût-ce que comme un témoin de la puissance de l'art et du génie. Les temps antiques, non plus que les temps modernes, n'ont rien à mettre en comparaison avec ces jardins où la nature est partout vaincue, ces jardins où des marais impurs ont fait place à des parterres ornés de fleurs et de bassins, et des plaines arides à des bosquets égayés, rafraîchis par des eaux jaillissantes, et animés par une population de chefs-d'oeuvre, ces jardins où les flancs d'une montagne ouverte pour abriter une forêt d'orangers se revêtent de la base au faîte de degrés de marbre qui vous portent à des terrasses plus magnifiques que celles dont les traditions ornent les jardins de Sémiramis.

Enfant encore, j'ai vu tomber sous la coignée les vieux arbres plantés par Louis XIV. Ceux par lesquels Louis XVI les a remplacés sont aujourd'hui dans toute leur vigueur. Puisse la manie de détruire sous prétexte de renouveler, respecter ces restes d'une magnificence qu'a épargnés la révolution!

Critiquer le château de Versailles, le démolir d'un mot, c'est la mode. Ces critiques, pour la plupart, me rappellent le propos d'un cadet de Gascogne qui, ayant perdu son argent au jeu de la cour, s'écriait en se retirant: Le diable emporte la fichue baraque! «Monsieur le garde, lui dit Louis XV qui l'entendit, comment sont donc faits les châteaux dans votre pays?»

CHAPITRE IV.

Viterbe.—Montefiascone.—Le cardinal Maury.—Sienne.—Florence.—Le citoyen Cacaut.—Aventure.—Départ de Florence.

La voiture dans laquelle nous voyagions était une calèche que j'avais achetée à Naples. Nous y étions cinq; en dedans Suchet, un jeune Vénitien qu'il promenait pour le déniaiser, et moi; en dehors un maudit Allemand à qui j'avais permis de venir sur le siége, de Naples à Rome, et qui à Rome m'avait prié de lui permettre de m'accompagner ainsi jusqu'au quartier-général, où il espérait se placer comme domestique; fonction qu'il remplissait auprès de moi, malgré moi, car je n'avais en lui nulle confiance.

De conserve avec nous marchait Suchet le jeune, qui venait de remplir à Rome, en qualité d'agent militaire, une mission pareille à celle que Bidois avait remplie à Naples. Il nous suivait dans une chaise avec son secrétaire. Cela formait une caravane de sept personnes alertes et en état de se prêter main-forte en cas d'événement. Les armes ne nous manquaient pas, comme on sait. L'arsenal que j'avais apporté de Corfou était dans ma voiture; notre chef de brigade, indépendamment d'un sabre qu'il savait manier, était muni d'une excellente paire de pistolets; et notre financier, qui emportait avec lui des valeurs considérables, avait pris ses mesures pour les défendre contre quiconque viendrait les lui disputer.

Nous arrivâmes sans malencontre à Viterbe le jour même de notre départ, à onze heures du soir. Comme nous ne lésinions pas, les postillons nous avaient menés lestement. On nous proposa de coucher. «Des chevaux, vite des chevaux, répondit Suchet.—Presto, adesso, subito, excellenza», répliqua le staliere en courant à l'écurie. Une demi-heure se passe pourtant, et les chevaux ne paraissent point. Suchet de réitérer ses instances. Le valet de réitérer ses protestations. Les choses cependant n'en allaient pas plus vite. Ennuyé de cette lenteur, Suchet saute en bas de la voiture, et s'aperçoit que le cercle des oisifs que le bruit de notre arrivée avait attirés se divertissait de notre patience, et que le valet s'en divertissait aussi. Son sang-froid n'y tint pas. Tirant son sabre, il en administre avec le plat, bien entendu, au malavisé palefrenier une correction qui d'ordinaire en terre papale leur est administrée avec le bâton. Le procédé réussit. Aux cris de ce drôle, le postillon accourt avec ses chevaux; une minute suffit pour atteler; le fouet résonne. Le cercle qui s'était élargi à l'aspect de l'épée flamboyante, se sépare, et nous partons.

Comme s'il voulait regagner le temps perdu, le postillon met en partant ses chevaux au galop. Nous étions déjà hors de la ville, quand de fortes clameurs se font entendre derrière nous. Suchet s'aperçoit alors que la voiture de son frère ne suit pas la nôtre. Il était probable que la canaille de Viterbe, trop lâche pour nous attaquer quand nous étions réunis, prenait sa revanche sur le traînard. Ordre en conséquence au postillon de retourner sur ses pas; et déterminés à dégager notre ami ou à le venger, nous prenons nos armes.