Nous y allâmes ainsi que la politesse l'exigeait; mais ce ne fut qu'après l'opéra. Depuis mon départ de Naples, je n'avais pas entendu d'autres chanteurs que ceux du pape, pas vu d'autres acteurs que des marionnettes. On donnait à la Pergola, le premier des théâtres lyriques de Florence, l'Alzira de Nazolini. J'y courus, non pas seul, car mes camarades aussi étaient impatiens d'entendre des virtuoses sans rabats.

Nous n'eûmes pas lieu de regretter l'emploi de notre temps. Sans être un ouvrage du premier ordre, l'opera n'était pas mauvais; il était d'ailleurs chanté à merveille par la Bertinoti, une des cantatrices les plus gracieuses et des actrices les plus jolies que j'aie vues en Italie, et par Crescentini, l'un des chanteurs les plus parfaits qui soient sortis des écoles et des manufactures italiennes.

Deux noms règnent à Florence: celui de Médicis et celui de Michel-Ange, protecteurs, protégé, qu'immortalisent les mêmes monumens. Nous ne négligeâmes pas de porter à ces chefs-d'oeuvre le tribut de notre admiration. Je ne crois pas nécessaire de rendre compte de ce que j'ai vu dans la galerie et dans la tribune. Dessinés dans la mémoire de quiconque n'est pas absolument étranger aux arts, la Vénus, le Faune, les Lutteurs, sont décrits dès qu'on les nomme; ainsi en est-il de la Famille de Niobé, tragédie en marbre, série de scènes aussi pathétiques, aussi terribles, aussi parfaites qu'aucune de celles qu'ait produites le génie antique.

Plutôt suggérées par le gouvernement qu'inspirées par une bienveillance spontanée, les prévenances du Casin des nobles n'exprimaient pas leurs véritables sentimens. Pendant le peu de jours que nous passâmes à Florence, nous eûmes occasion de reconnaître que là aussi on voyait impatiemment tout ce qui rappelait la gloire française.

Des promenades dont cette ville est entourée, la plus belle et la plus fréquentée est celle qu'on appelle les Caccine. Comme nos Champs-Élysées, comme notre bois de Boulogne, c'est le rendez-vous de la plus brillante partie de la population, le rendez-vous des oisifs à pied, à cheval, en voiture, le rendez-vous de quiconque veut voir ou veut être vu. En sortant de chez le bonhomme Cacaut, un soir nous y allâmes faire un tour avant le spectacle. Quelle fut notre surprise de voir à la tête et à la queue de plusieurs chevaux des cocardes pareilles à celles que nous portions, à celle que portait le vainqueur de l'Italie, des cocardes tricolores!

Indignés de tant d'insolence, nous nous consultions sur ce que nous devions faire, quand une calèche, remarquable par son élégance et par la beauté des chevaux qui la tiraient et qui se pavanaient aussi sous nos couleurs, passe à côté de nous.

Je n'y pus pas tenir. «L'ami! criai-je au cocher, tout en lui montrant notre cocarde, pourquoi mettre aux oreilles de vos chevaux ce que nous portons aux nôtres?—Parce que tel est le goût de mon maître, répondit-il en ricanant.—Votre maître a là un goût tant soit peu dangereux.—Et pourquoi, s'il vous plaît?—Parce que cela compromet les oreilles de ses chevaux et les siennes, et les vôtres aussi.»

Notre voiture cependant s'était arrêtée. Nous descendons, résolus de demander raison de cet outrage au maître de la calèche, lequel pendant ce colloque se tenait coi. «Nous te servirons de second», me disait Suchet qui croyait devoir me céder l'honneur de mettre à fin l'aventure que j'aurais dû lui laisser commencer. Mais pendant que nous mettions pied à terre, le bel équipage s'éloignait au grand trot: bientôt nous le perdîmes de vue.

Pensant alors n'avoir rien de mieux à faire que de demander au gouvernement florentin la satisfaction que nous n'avions pu obtenir de son sujet, nous nous rendons au plus vite chez notre ministre, pour lui faire rapport du fait. Que voyons-nous à sa porte? la calèche que nous cherchions, et dans son salon le maître même de cette calèche, M. Delfini. Ce galant homme se plaignait d'avoir été insulté par nous, et pourquoi? parce que ses chevaux portaient les rubans à la mode!

Après avoir rétabli les faits et le dialogue dans leur vérité, que le déposant avait tant soit peu altérée en omettant tout ce qui blessait sa fierté, comme il fermait toujours l'oreille à nos propositions, après lui avoir bien répété que nous demeurions à l'Aigle de je ne sais quelle couleur, chez Piot, nous demandâmes que rapport de la chose fût fait à M. de Manfredini, pour qu'il nous fît justice d'un homme qui refusait de nous faire raison.