«Je savais tout cela, mais j'avais l'air de l'ignorer, mais j'avais l'air de ne pas m'en apercevoir», nous dit le citoyen Cacaut dès que notre homme se fut retiré, ce qu'il ne tarda pas à faire. «Certainement ce gentilhomme a tort, tout-à-fait tort. Mais n'avez-vous pas, vous, quelque tort aussi, de ne pas faire comme moi? Savez-vous bien que cette querelle pouvait vous attirer toute la ville sur les bras? et pour le moment il n'y a que vous trois de Français dans Florence.—C'est justement pour cela, lui répondis-je, que nous avons relevé l'injure. Là où il y a un Français, la France ne doit pas être impunément insultée; il en est des Français d'aujourd'hui comme des Romains d'autrefois: un Français, même isolé, est une puissance.—Ces sentimens-là, reprit le ministre, sont plus héroïques que politiques; ils sont de ceux qu'en littérateur j'applaudis au théâtre…—Et qu'en diplomate vous blâmez dans le cabinet.»

Ce bon Cacaut était évidemment en peine de la manière dont il présenterait l'affaire au grand-duc. M. de Manfredini, par sa prévoyance, le tira de perplexité. Instruit de la querelle par la voix publique, dès le lendemain le gouvernement défendit d'employer les couleurs sacrées à l'usage par lequel on avait essayé de les profaner[47].

Après avoir attendu vingt-quatre heures et très-inutilement des nouvelles de M. Delfini, nous prîmes congé du ministre, qui, je crois, nous vit partir sans trop de chagrin. Notre susceptibilité patriotique contrariait, comme on en a pu juger, sa circonspection diplomatique.

Mais d'où me venait à moi cette susceptibilité? En m'interrogeant je ne me trouvais pas plus d'affection pour les doctrines révolutionnaires que je n'en avais eu dans l'origine; mais je commençais à tenir à quelques conséquences de la révolution, en raison du prix qu'elles nous avaient coûté. Orgueilleux de notre gloire militaire, je ne pouvais souffrir qu'un résultat si chèrement acheté nous fût contesté; il m'était insupportable de voir des gens qui, sur le champ de bataille, n'avaient pu soutenir l'aspect de nos drapeaux, insulter dans leurs promenades à ses couleurs héroïques. Ce sentiment, que je n'avais pas éprouvé en France où elles n'avaient jusqu'alors été pour moi que les insignes d'un parti, me domina dès que je fus chez l'étranger, parce que je n'y vis plus que les couleurs de ma nation.

C'est à Florence que nous apprîmes la nouvelle de la révolution du 18 fructidor. Elle y arriva le jour même de notre aventure, et influa probablement sur la promptitude avec laquelle le grand-duc ordonna de respecter une cocarde qui la veille lui commandait peut-être à lui-même moins de respect. Cette catastrophe ne me surprit pas: je l'avais prévue avant de quitter Paris. L'audace du parti clichien la rendait nécessaire; le Directoire était perdu s'il ne la faisait pas; et il fut perdu pour l'avoir faite.

CHAPITRE V.

Les Mascarelle.—Bologne.—Monlice.—Dupuis, chef de la trente-deuxième.—Padoue.—Le tromblon.—Cesaroti.—La trombola.—La Brenta.—Encore Venise.—Codroïpo.

Le trajet de Florence à Padoue, quoique moins long que celui de Rome à Florence, ne se fait guère plus promptement. Les Apennins ne s'escaladent pas moins difficilement que Radicofani. Le jour de notre départ, nous allâmes coucher au milieu de ces montagnes dans un hameau nommé les Mascarelle, nom qui lui vient de ce que, à en croire la tradition populaire, des femmes masquées errent pendant la nuit dans les gorges dont il est entouré. C'est pour la même cause qu'un défilé, qui se trouve dans les montagnes qui dominent Toulon et que l'on prétend fréquenté la nuit par le spectre d'une femme, s'appelle le Pas de la Masque.

De là nous nous rendîmes à Bologne où nous ne nous arrêtâmes que le temps nécessaire pour entendre la Capriciosa correta, jolie composition de Fioraventi, et pour souper chez un ami de Suchet, ou plutôt chez une femme charmante où cet officier était colloque par billet de logement, comme Lindor chez Bartholo, mais où il n'y avait entre lui et Rosine que le plus commode des maris.

Le lendemain nous traversâmes Ferrare, Rovigo, Monlice, villes où nos troupes étaient cantonnées, et nous allâmes souper à Padoue après avoir déjeuné quatre fois pour répondre aux politesses des commandans de place que nous rencontrions à chaque étape, et dîné une fois comme quatre chez Dupuis, chef de la fameuse demi-brigade sur le drapeau de laquelle étaient inscrites ces paroles de Bonaparte: J'étais tranquille, la trente-deuxième était là.