La dame chez laquelle demeurait Suchet ne voulut pas permettre que je prisse un logement ailleurs que dans sa maison, maison spacieuse et décorée avec toute l'élégance italienne. Grand'mère du jeune homme auquel il avait fait voir Rome, elle aurait été la mère de Suchet et même la mienne: l'extrême intérêt qu'elle lui portait tenait donc à la reconnaissance pour les égards qu'avait pour elle cet excellent homme qui était plutôt une protection qu'une charge pour cette maison.
Avant de remiser la calèche, on en tira les armes. Pensant que le tromblon était chargé depuis près de deux mois: «Mettez cette arme de côté, dis-je à mon domestique; demain matin, avant d'entrer chez moi, vous la porterez chez l'armurier pour qu'il la décharge avec un tire-bourre.»
Pendant le souper qui fut excellent, nous amusâmes notre hôtesse du récit de nos aventures. Celle des Caccine ne fut pas oubliée, celle de Viterbe non plus. «Je croyais bien, disait Suchet, que notre jeune homme ferait là ses premières armes.»
Nous étions fatigués. Immédiatement après le souper, chacun se retira chez soi. Je n'eus pas besoin, ce soir-là, de lire pour m'endormir. Le lendemain matin, quoique le jour fût levé, je dormais encore, quand une effroyable détonation se fait entendre, détonation semblable à celle de la poudrière de Grenelle, à ce qu'il me semblait du moins. Je me jette sur les sonnettes; elles ne répondaient point, les ressorts étaient brisés. Me jetant à bas de mon lit, je m'affuble à la hâte d'une redingote, impatient de savoir la cause de ce fracas, quand paraît mon Allemand; pâle, tremblant, respirant à peine, il ne proférait que des mots sans liaisons… L'Esclafon… che ne foulais pas… la rosse pistolet… quel malheir!… Voilà tous les éclaircissemens que je tirai d'abord de ce baragouineur. À force de le questionner pourtant, je finis par comprendre, en traduisant son jargon par sa pantomime, qu'on avait, malgré mon ordre, tiré le tromblon au lieu de le faire débourrer par un armurier. Le domestique de Suchet m'explique bientôt comment la chose s'est passée. «Voilà tout ce qui reste de ce maudit tromblon, dit-il en m'en présentant le canon qui était déchiré et soulevé dans une partie de sa longueur, de manière que cet écartement figurait deux parenthèses. Plus de batterie, plus de crosse, je ne sais ce qu'elles sont devenues; on n'en trouve pas plus les restes que ceux de la main de l'Esclavon.—Que dites-vous? la main de l'Esclavon!—Si ce malheureux est estropié, poursuit-il, c'est bien lui qui l'a voulu. J'ai été témoin du fait, votre Allemand n'a pas de tort, pas le moindre. Ce matin, comme il traversait la cour avec le tromblon à la main: «Où portes-tu cela? lui dit l'Esclavon.—Chez l'armurier, pour le faire décharger avec le tire-bourre.—Ce n'est pas la peine d'aller si loin, donne-le-moi.—Mon maître m'a dit de le porter chez l'armurier.—Je te dis, moi, de me le donner», réplique l'Esclavon, en lui allongeant une tape, et il s'empare du tromblon.»
C'était un homme d'une taille gigantesque que cet Esclavon qui, du service de la république vénitienne avait passé à celui de la république française; il avait plus de six pieds, et sa force était proportionnée à sa taille. Pour en donner une idée, il suffit de dire qu'il prenait une pièce du calibre d'une livre, la plaçait sur sa main comme sur un affût après l'avoir chargée, et la tirait sans que le poids et la détonation fissent fléchir ou reculer son poignet. Tirer le tromblon n'était donc qu'un jeu pour lui. Malheureusement ce tromblon, malgré la leçon que j'avais donnée à mon artilleur vénitien, n'avait-il pas été mieux chargé la seconde fois que la première. L'étoupe, qu'il n'avait pas divisée en portions assez ténues, s'était arrêtée à la partie la plus étroite du canon, qui était étranglé par le milieu, et elle y avait formé une chambre; de là l'effroyable explosion qui avait mis l'arme en pièces et emporté la main et le poignet à l'imprudent Esclavon.
Cet accident nous affligea pour lui d'abord, puis il nous fit frémir pour nous-mêmes quand nous nous rappelâmes les dispositions que Suchet avait faites pour repousser la canaille de Viterbe. Si nous eussions été attaqués, la France compterait un héros de moins.
Ainsi, sans m'en douter, j'avais promené la mort avec moi depuis Brindisi jusqu'à Padoue; et ce qui faisait ma sécurité eût fait ma perte, non seulement à Viterbe, mais aussi à Mola di Gaëta, où l'inadvertance du valet de l'auberge vint si mal à propos troubler mon sommeil et me faire prendre, au grand effroi d'Hacquart, une si dangereuse défensive.
Je profitai de deux ou trois jours que je passai à Padoue la docte, pour aller voir ses monumens, l'église du saint Antoine qu'elle a donné au calendrier, l'église de Sainte-Justine et la maison de Tite-Live, Titi-Livii Patavini, qu'on dit être aussi celle où Pétrarque alla finir en chanoine une vie commencée en troubadour.
Le traducteur de l'Iliade et des Chants de Selma, Cesaroti, vivait alors et résidait dans cette ville. Je me présentai chez lui. Il mit le comble à la politesse affectueuse avec laquelle il me reçut, en me priant d'accepter un exemplaire de son Ossian. Le soir j'allais finir au théâtre, avec les Suchet, une journée partagée entre les arts et l'amitié, une journée consacrée tout entière aux plaisirs.
Il n'y avait pas d'Opéra pour lors à Padoue; mais on y jouait tantôt la tragédie et tantôt des farces vénitiennes. Cela ne me contrariait pas. J'avais trouvé l'opéra partout, et jusqu'alors je n'avais rencontré la tragédie nulle part. Des acteurs, qui n'étaient pas mauvais, nous représentèrent un Agis de je ne sais quel auteur, mais ce n'était pas celui d'Alfieri. Cette pièce, qui m'avait intéressé d'abord, finit par ne plus m'inspirer que de l'horreur. Trouvant la strangulation trop roturière, et croyant anoblir sa catastrophe en substituant la hache au lacet, non seulement le poëte y faisait décapiter le roi de Sparte, mais il conduisait le spectateur au pied de l'échafaud sur lequel on voyait rouler la tête sanglante du héros. On n'a pas fait mieux depuis à Paris.