Arlequin chef de voleur, et Arlequin maître d'école, que nous donna sur le même théâtre la même troupe qui
Passait du grave au doux, du plaisant au sévère,
me plurent davantage. Ces farces, improvisées et lardées de traits fort plaisans, étaient jouées avec autant d'aisance que de gaieté; j'aimais à y retrouver ce mélange de malice et de naïveté qui caractérise le peuple de Venise et me formait un genre de comédie tout-à-fait neuf.
Comme les pièces déclamées étaient peu en faveur, le directeur employait un singulier subterfuge pour attirer chez lui le public. Il annonçait qu'après le spectacle on tirerait la trombola.
La trombola, autant que je m'en souviens, est un jeu semblable au loto. Après avoir distribué, pour un écu, des tableaux à qui en voulait, l'on procédait au tirage, et l'on remettait à celui des joueurs qui amenait la chance déterminée le produit des mises. On ne se fait pas une idée du silence que le parterre observait jusqu'au moment où le gagnant proclamait son bonheur par le cri trombola! Trombola! répétait l'assemblée entière.
Cette loterie ne produisait au directeur aucun bénéfice direct; mais il en retirait un grand de l'affluence des spectateurs qu'attirait chez lui l'espoir de gagner ce lot unique qui pouvait être considérable.
Regnauld était à Venise, où je devais l'aller rejoindre pour de là me rendre avec lui dans le Frioul au quartier-général. On me conseilla de laisser ma voiture dans la maison où j'avais été si bien reçu, et de m'embarquer sur la Brenta. Je suivis ce conseil, et j'eus lieu de m'en applaudir.
Rien de plus riant que la contrée baignée par cette rivière. L'art et la nature y déploient tout leur luxe. Tantôt ce sont des bosquets où la vigne, se mariant aux arbres les plus hauts, charge de ses grappes leurs rameaux stériles, et jette d'un orme à l'autre le pampre et les raisins; tantôt ce sont des jardins, où prodiguant les marbres et le bronze, les nobles vénitiens luttent de magnificence avec les souverains de l'Europe. Cet aspect me ravissait; couché sur le maroquin dont la gondole était garnie, j'en jouissais avec ivresse, et ce n'était pas sans effort que j'en détournais mes yeux pour les reporter tantôt sur un Pétrarque, tantôt sur un Dante et quelquefois aussi sur un Métastase, les seuls compagnons qui fussent enfermés avec moi dans ce cabinet flottant. Quoiqu'il ait duré plusieurs heures, jamais voyage ne m'a semblé plus court que celui-là.
J'eus quelque plaisir à revoir Venise. Baraguey-d'Hilliers y commandait encore. J'y fus reçu comme une vieille connaissance par lui et par les amis que je m'étais faits pendant mon premier séjour. Mme Michieli eut la bonté de mettre à ma disposition un casin qu'elle avait sur la place de Saint-Marc; sans son obligeance, il m'eût fallu bivouaquer sur la place même, les auberges regorgeant de monde.
Il s'était déjà fait quelques changemens dans la ville pendant mon absence, non pas à son avantage. Le palais ducal avait été en partie déménagé. Les plus beaux tableaux étaient en route pour Paris, ainsi que les chevaux et le lion de Saint-Marc.