Les théâtres lyriques étaient fermés; il fallut se contenter des farces pareilles à celles que j'avais vues à Corfou et à Padoue. Je commençai à m'en lasser.

C'est par mer que nous fîmes le trajet de Venise au port du Frioul, le plus rapproché du quartier-général de l'armée française, et où nous retrouvâmes une voiture que Regnauld y avait laissée en dépôt. Nous ne nous étions pas embarqués sans provisions, et c'était bien fait; autrement je ne sais de quoi nous aurions soupé dans la misérable auberge où il nous fallut passer la nuit. Regnauld, qui s'entendait à tout, fit la cuisine, et la fit bien. L'heure du coucher arrivée, on nous mena dans deux chambres séparées. Regnauld fit garnir son lit de draps qu'il avait apportés; sage précaution, car ceux du grabat qu'on m'avait réservé n'étaient rien moins que blancs.

Ce n'est pas sans peine néanmoins que je parvins à en obtenir d'autres. J'avais beau montrer des preuves de l'insigne malpropreté du dormeur qui les avait salis; nessun ha dormito quà ch'il prete, personne n'a couché ici qu'un prêtre, me répondait l'aubergiste qui adorait le grand Lama jusque dans ses reliques.

Quoique nous ne fussions pas encore dans la saison des pluies, les chemins étaient souvent coupés par des fondrières. Ce n'est pas sans peine que nous en sortîmes, et que nous arrivâmes à Codroïpo, où étaient établis les services de l'armée, et où Regnauld avait loué une maison.

CHAPITRE VI.

Bonaparte à Passeriano.—M. de Cobenzel.—Le jeu de l'oie.—Udine.—La
Mort de César
.—Souper à Pordenone.—Bernadotte.—Massena.—Retour à
Milan.—Mme Leclerc.

Le général en chef ne résidait pas à Codroïpo, mais à Passeriano, château distant d'un quart de lieue de ce bourg, et qui appartenait à l'ex-doge Manini. Mme Bonaparte y était aussi. Les dames de sa société logeaient dans les environs.

Les conférences pour la paix, reprises avec plus d'activité après le 18 fructidor, se tenaient alternativement à Passeriano chez le général Bonaparte, et à Udine chez le comte de Cobenzel, qui était adjoint au marquis del Gallo en qualité de plénipotentiaire de l'empereur François.

Dès le lendemain de mon arrivée, je me présentai chez le général, qui me retint pour la journée, afin de pouvoir, dès qu'il serait libre, jaser à loisir de tout ce que j'avais vu dans mes courses.

Le marquis del Gallo avait déjeuné ce jour-là chez le général. Il vint à moi dès qu'il m'aperçut. «Vous n'avez donc pas été content de notre cour? me dit-il après les premiers complimens.—Eh! comment le savez-vous?—Je le sais.—Je n'en disconviendrai pas, j'ai été peu content de votre cour. Il est difficile à un Français, pour peu qu'il ait du coeur, de se résigner à la condition qu'on veut nous faire à Naples. Votre gouvernement se dit notre ami: en toute occasion, il nous est hostile. Qu'il use de prudence, je le conçois; le hasard peut conduire à Naples des gens malintentionnés: mais y a-t-il prudence à outrager et à faire outrager un homme inoffensif? Je ne me fusse pas occupé de lui, je vous le jure, s'il ne se fût pas occupé de moi. Je n'ai rien avancé d'ailleurs qui ne soit fondé sur des faits, et je n'ai pas tout dit.»