Je profitai de l'occasion pour visiter Udine. L'hôtel-de-ville est ce que j'y ai vu de plus remarquable. Peu de jours après, les affaires qui retenaient Regnauld au quartier-général étant terminées, nous prîmes congé et partîmes pour Milan, de concert avec Duveyrier. Impatiens que nous étions de quitter Codroïpo, séjour assez maussade, et trop confians dans la prévoyance des aubergistes, nous n'avions pas fait de provisions; nous nous en serions mal trouvés sans la présence d'esprit de Regnauld.

Après avoir traversé les bras de ce Tagliamento que Bonaparte venait d'illustrer par une éclatante victoire, nous étions arrivés à Pordenone, mourant de faim. Trois broches garnies de volailles nous promettaient là un bon souper. Croyant le tenir, nous demandons au cuisinier quelle part il peut nous donner dans un rôti aussi abondant? «Tout cela est retenu, nous dit-il sèchement.—En ce cas-là donnez-nous autre chose.—Je n'ai pas autre chose, répond-il sur le même ton.—Et qu'est-ce donc que cela? s'écrie Regnauld en s'emparant d'une guirlande d'ognons accrochée à la muraille; avec du beurre, voilà déjà de quoi faire de la soupe.—Je n'ai pas de beurre.—Tu n'as pas de beurre! et qu'est-ce donc que cela? reprend Regnauld qui, furetant partout, avait découvert une montagne de beurre dans une armoire où le cuisinier la croyait bien cachée. Je vois bien, poursuivit-il, que tu ne veux rien nous donner parce que nous sommes des Français; eh bien! nous nous ferons notre part, puisque tu ne veux pas nous la faire, et nous saurons aussi faire notre cuisine.» Ce disant, il chasse le cuisinier avec la cuillère à pot, place nos domestiques en sentinelle auprès du rôti, en leur donnant pour consigne de ne laisser emporter aucune pièce; et mettant habit bas, il taille la soupe, pendant que les marmitons, pénétrés de respect, épluchent les légumes.

Le maître de l'auberge se présentant alors, et le suppliant de lui permettre de remplir ses engagemens avec les voyageurs qui étaient entrés chez lui avant nous, nous tenons conseil, et nous arrêtons que l'embargo serait levé pour les Français, mais non pour les Vénitiens, les gens du pays ayant pour se procurer du rôti des ressources que nous n'avions pas. En conséquence, une commission est nommée pour suivre chaque pièce jusqu'à la table sur laquelle elle doit être servie. Un poulet cependant part pour sa destination. Duveyrier et moi, en exécution de l'arrêté précité, nous l'escortons: c'était pour un Français qu'il avait cuit. Nous nous retirions assez désappointés, quand, instruit de notre détresse, notre compatriote nous offre obligeamment de mêler nos soupers. Grâce à un saucisson de Bologne que le domestique avait retrouvé dans notre voiture, et à quelques bouteilles de bon vin de Bordeaux, ce souper ne fut pas mauvais; la soupe à l'ognon même ne le gâta pas. Mangée sur le champ de bataille où on l'avait conquise, elle nous parut excellente. Partout ailleurs elle nous eût paru détestable, et à parler franchement elle l'était; mais la gloire et l'appétit l'assaisonnaient.

Pendant la nuit nous passâmes la Piave, et le lendemain, au point du jour, nous entrions dans Trévise. C'est là que je vis Bernadotte pour la première fois. Ses manières me frappèrent; elles s'accordaient peu avec celles de plusieurs militaires et surtout avec celles d'Augereau, qui semblait croire la politesse incompatible avec l'héroïsme. Rien de plus juste que le mot de Bonaparte sur Bernadotte, qui alors n'était pas moins patriote qu'aucun d'eux. «C'est, disait-il, un républicain enté sur un chevalier français

De Trévise nous allâmes à Padoue où la division Masséna était cantonnée. Le héros de Rivoli ne nous reçut pas moins amicalement que celui du Tagliamento. Il ne voulut nous laisser partir qu'après dîner. Ce n'est pas sans intérêt que j'examinai cette grande physionomie. Quoiqu'il n'eût pas encore commandé en chef, Masséna avait déjà pris rang parmi les grands capitaines. Pour se mettre au niveau de Moreau, pour prendre la première place après celui dont il était le digne lieutenant, il ne lui manquait que l'occasion qu'il rencontra deux ans après sous les murs de Zurich.

De Padoue, où je retrouvai ma voiture et mon bagage, nous allâmes à Vérone dont nous visitâmes le cirque. Il est magnifique; il m'étonna moins toutefois que les arènes de Nîmes. De là, sans nous arrêter, nous nous rendîmes à Milan. Je n'y restai que peu de jours. Nous touchions à la fin d'octobre. Plus d'un intérêt me rappelait au-delà des monts. Je me hâtai de les passer avant que les neiges en eussent rendu l'accès plus difficile.

Regnauld, croyant devoir attendre, pour régler sa marche, la conclusion des conférences de Passeriano, je le laissai en Italie d'où je sortis avec autant de plaisir que j'y étais entré.

Avant de partir, j'allai voir Leclerc. Je lui devais plus d'un compliment. Nommé général, il s'était marié pendant que je courais la Calabre. Je le trouvai dans son ménage et enivré de son bonheur. Amoureux et ambitieux, il y avait de quoi. Sa femme me parut fort heureuse aussi, non seulement d'être mariée à lui, mais aussi d'être mariée; son nouvel état ne lui avait pas donné tant de gravité qu'à son mari à qui j'en trouvai plus que de coutume. Quant à elle, toujours la même folie. «N'est-ce pas un diamant que vous avez là? me dit-elle, en désignant un brillant des plus modestes que je portais en épingle; je crois que le mien est encore plus beau.» Et elle se met à comparer avec quelque vanité ces deux pierres, dont la plus belle n'était guère plus grosse qu'une lentille.

J'ai ri souvent du souvenir de cet enfantillage, en la voyant couverte de diamans parmi lesquels le plus beau des nôtres n'eût pas été aperçu. Son écrin s'est un peu augmenté depuis ce jour-là: quant au mien, il est toujours le même, toujours composé d'une seule pierre, que je tiens de la mère de mon père.

CHAPITRE VII.