Retour en France.—Aventures diverses.—Un mois de séjour à Lyon.—J'y termine les Vénitiens.—Paix de Campo-Formio.—Vers adressés au général Bonaparte à ce sujet.—Retour à Paris.
Je ne partis pas seul. Un ami que je retrouvai à Milan m'ayant proposé de revenir avec moi en France, à frais communs, j'acceptai cet arrangement qui me donnait pour camarade, jusqu'à Lyon, un jeune homme de l'esprit le plus piquant, de l'humeur la plus gaie, et de plus, autant que moi enthousiaste de la musique qu'il savait comme un maître et que je ne savais pas même comme un écolier. C'était enfin le fils de l'excellente femme qui s'était faite mère de la famille qui est devenue la mienne.
Il ne nous arriva rien de bien remarquable dans le trajet du Piémont. Il n'était bruit que des mauvaises rencontres que l'on pouvait faire entre Novarre et Suze. C'est à cela sans doute qu'il faut attribuer la répugnance que montraient les postillons à voyager de nuit, et les ruses qu'ils employaient pour rendre rétifs le soir leurs chevaux, qui le matin redevenaient dociles. Un d'eux nous força ainsi de retourner coucher à Novarre d'où nous n'avions pu le faire partir, la nuit tombée, que par un ordre exprès du cardinal-gouverneur qui pour le donner interrompit sa partie de piquet. Le lendemain, nous gagnâmes néanmoins le Mont-Cenis sans avoir été attaqués, quoique nous eussions couru une partie de la nuit. Peut-être avons-nous dû notre salut à une pluie affreuse, qui nous accompagna depuis Turin jusqu'à Suze: les voleurs craignent plus l'eau que le feu.
Il était deux heures du matin quand notre voiture s'arrêta devant la meilleure auberge de Suze où il pourrait bien n'y en avoir qu'une. Transis de froid, mourans de faim, nous étions impatiens de nous réchauffer et de souper. Le postillon frappe; personne ne répond; il frappe, frappe et frappe encore; pas un mot. Dans l'intérieur, ni bruit, ni mouvement, ni lumière. Le postillon, qui, exposé à la pluie, avait au moins autant d'intérêt que nous à faire ouvrir, ne laisse pas reposer le marteau, il en jouait à réveiller toute la ville: la maison semblait être en état de siége. Au bout d'une demi-heure, la porte enfin s'entr'ouvre. «Que voulez-vous? nous dit un cameriere.—À souper et à coucher, répond mon camarade, et non pas moi, le froid et l'humidité m'ayant donné une extinction de voix des plus complètes.—Patience», reprend le cameriere qui était sorti pour ouvrir les deux battans, mais qui ne se pressait pas. J'étais sauté cependant à bas de la voiture. «Un peu plus vite, lui dis-je à l'oreille, avec un accent d'impatience que mon enrouement augmentait peut-être; un peu plus vite, nous sommes pressés.—Si vous êtes pressés, je ne le suis pas», me répondit-il en croisant les bras.
Je me trouvais juste dans la position où Suchet s'était trouvé à Viterbe, et je n'étais guère plus patient que lui. Comme lui, tirant mon sabre, et ne l'employant que du plat, j'en applique quelques coups sur les épaules du cameriere, qui, devenu plus alerte, ouvre enfin la porte, nous introduit dans une chambre où il allume un fagot, et nous sert un souper passable pour la circonstance. Mais tout en faisant son service, il nous annonce que le commandant de la place, qui devait viser nos passe-ports, logeait dans cette auberge, et qu'il lui porterait ses plaintes. Cette menace ne nous empêcha ni de manger ni de dormir. Le lendemain, au jour naissant, le cameriere, conformément à l'ordre que nous lui avions donné, vient nous réveiller. La voix m'était revenue. «N'oublie pas, lui dis-je, de nous mener chez le commandant de la place.» Il nous y mène. Cet officier, qui était au lit, nous fait ses excuses de nous recevoir ainsi, appose son visa sur nos papiers à la lueur d'une chandelle que tenait notre introducteur, et nous congédie en nous souhaitant bon voyage.
Voyant alors les choses sous un aspect différent, j'eus quelque regret de ce que j'avais fait la veille; et comme le cameriere nous suivait, je lui donnai, indépendamment de la bona man que nous lui laissâmes en soldant notre compte, un écu de six francs. Je craignais qu'il ne le refusât; bien loin de cela: grazie, excellenza, me dit-il, en baisant la main qui l'avait rossé. Sa reconnaissance me donna peut-être plus d'humeur que son impertinence ne m'en avait donné; pour rien, j'aurais recommencé.
Comme nous gravissions le Mont-Cenis, la neige tombant par flocons, nous entrâmes dans un cabaret, à la Novalèze, pour nous dégourdir. Quelques soldats français, qui allaient rejoindre l'armée d'Italie, s'y réchauffaient et se rafraîchissaient par la même occasion. Le vin de Piémont, avec lequel ils faisaient connaissance, leur plaisait assez; ils étaient gais, mais non jusqu'à la turbulence. Nous admirions ce phénomène, quand tout à coup s'élève une vive altercation.
«Vous vous fichez de nous, la bourgeoise, de nous demander ça, pour du sacré vin de pays. Croyez-vous que nous ne savons pas ce que ça vaut? Est-ce que vous nous prenez pour des recrues? Du fichu vin à deux sous, n'avez-vous pas honte d'en demander six?—À deux sous, M. le soldat! il n'y a pas de vin à deux sous ici, répond l'hôtesse. D'abord le vin en vaut trois dans le vignoble: ajoutez à cela les frais pour le monter jusqu'ici, et puis les droits du roi…—Les droits du roi! reprend le soldat; les droits du roi! Elle est bonne, avec son roi, la sorcière! Les droits du roi! est-ce qu'il y a un roi? est-ce que la Convention ne l'a pas supprimé, ton roi? les droits du roi! tu m'as tout l'air d'une aristocrate, avec tes droits du roi! tu mériterais bien que nous fichissions le feu à ta fichue baraque… et ça ne sera pas long encore», ajouta-t-il en passant tout à coup du conditionnel au positif, et se saisissant d'un tison.
Nous crûmes alors devoir intervenir dans une querelle qui s'échauffait par trop. Nous représentâmes à ce républicain que cette bonne femme n'avait pas tout-à-fait tort; qu'elle était sujette du roi de Sardaigne sur le territoire duquel nous nous trouvions; qu'elle devait lui payer l'impôt comme en France on le payait à la république, et qu'elle ne pourrait pas le payer si on lui prenait son vin à si bas prix; que ce roi, depuis que nous l'avions battu, était devenu notre ami, notre bon ami, notre meilleur ami, et qu'en conséquence nous devions traiter ses sujets comme nos amis.—Nous ne sommes donc plus en France, citoyen?—Vous êtes ici chez le roi des marmottes.—Chez le roi des marmottes! J'aurais dû m'en douter à la figure de cette vieille. Chez le roi des marmottes! c'est différent.» Et payant le prix contesté: «Voilà pour le roi des marmottes. À la santé du roi des marmottes», dit-il à ses camarades en leur versant une dernière rasade. Et puis ils se remirent gaiement en route, en criant: «Vive le roi des marmottes!»
Si le hasard ne nous avait pas amenés là, le cabaret était flambé.