Le surlendemain nous arrivâmes à Lyon où nous logeâmes au milieu des ruines de la place Bellecourt. Mon camarade m'ayant quitté pour se rendre sans délai auprès de sa mère, et mon intention étant de faire quelque séjour en cette ville, j'acceptai une chambre chez Buffaut, qui dirigeait alors près du faubourg de la Guillotière une manufacture appartenant à sa famille, et où sa femme et les deux soeurs de sa femme, c'est-à-dire trois des filles de Mme de Bonneuil, se trouvaient réunies pour le moment.

Il était convenu que nous ne retournerions à Paris qu'avec Regnauld. Il se passa encore un mois avant qu'il pût quitter l'Italie: ce mois s'écoula de la manière la plus douce pour nous tous peut-être, pour moi sûrement. Je retrouvai là ma vie de Saint-Leu. Me réunissant à la société aux heures des repas, et donnant à la promenade et au travail, pour moi c'est tout un, l'intervalle du déjeuner au dîner qui n'avait lieu qu'à la nuit, je repris pour ne plus la quitter ma tragédie des Vénitiens, et la tête toute pleine des observations et des impressions que je venais de recueillir sur les lieux, j'eus peu de peine à l'achever.

La saison, quoique nous fussions en novembre, était belle encore. Je passais régulièrement six heures de la journée dans la campagne, suivant le cours du Rhône, et jouissant tout à la fois et des tableaux que se créait mon imagination, et de ceux que la contrée développait sous mes yeux, et des scènes que le hasard me faisait rencontrer.

En voici une qui mériterait d'être dessinée. Dans une des prairies qui bordent le fleuve, une petite fille et un petit garçon gardaient les moutons. La fille pouvait avoir dix ans, le garçon douze. Gentils, bien faits sous leurs habits grossiers qu'ils ne portaient pas sans quelque grâce, ils semblaient s'en apercevoir mutuellement, car ils ne pouvaient se quitter. Je les retrouvais toujours ensemble, mais toujours jouant; les attentions du petit pâtre pour sa compagne étaient sensibles: il imaginait mille moyens pour l'amuser, et il y réussissait; des éclats du rire le plus franc me le prouvaient chaque fois que je passais.

Un jour je m'étonnai de voir la petite fille, que les plis du terrain me cachaient à moitié, courir avec tant de rapidité, que le petit garçon avait peine à la suivre. D'où lui venait cette vitesse? qui la lui imprimait? deux béliers sur lesquels son camarade l'avait assise et qu'il gouvernait à l'aide d'une corde attachée à leurs cornes. Je n'ai rien vu de plus gracieux que l'attitude de ces deux enfans, rien de plus naïf que l'expression de ces deux figures. La satisfaction de l'une, la sollicitude de l'autre, tout cela est plus facile à imaginer qu'à rendre: c'étaient Daphnis et Chloé sous la bure, c'étaient leurs jeux, c'étaient leurs amours peut-être; il faudrait la plume d'Amyot pour les traduire, le pinceau de Gérard pour les peindre.

Les auteurs traitent souvent leurs amis comme les apothicaires leurs chiens: c'est sur eux qu'ils font l'essai de leurs drogues. À mesure que j'avançais dans ma tragédie, je donnais communication de mon travail à la société dans l'intimité de laquelle je vivais. Ces dames furent moins étonnées que je ne le croyais des innovations que je m'étais permises en traitant un sujet où les intérêts de famille sont si intimement liés à l'intérêt de l'État, et qui n'appartenant pas aux temps héroïques, me semblait ne pas comporter l'emphase tragique. Le ton simple que j'ai cru devoir prendre leur paraissait d'autant plus convenable, qu'il n'exclut pas la noblesse et qu'il est celui du pathétique. Les malheurs de mes deux amans leur inspirèrent un intérêt qui s'accrut jusqu'à la fin du cinquième acte. Mais quand, arrivé au dénoûment, je leur annonçai qu'il serait funeste aux amours qui les avaient tant intéressées, elles se récrièrent tout d'une voix contre cette catastrophe qui, disaient-elles, ne serait pas supportable. Je me rendis; je leur accordai la grâce de Blanche et celle de Montcassin, acte de faiblesse qui heureusement n'était pas irrévocable.

Autre anecdote qui se rapporte à la même tragédie. Mme Buffaut était enceinte alors. Persuadée qu'elle accoucherait d'une fille, elle cherchait quel nom elle lui donnerait, tout en travaillant à sa layette. Lasse des noms de la Fable et des noms de roman, elle en voulait un qui, le prît-on dans le calendrier, fût simple sans être commun. «Appelez-la Blanche, lui dis-je.—Vous avez raison.—Mais n'est-ce pas se hasarder un peu? reprend son mari.—Et pourquoi?—Si ta fille était brune, tu ne lui aurais donné qu'un sobriquet.»

L'observation était juste: à nommer sa fille, Aimée, Amable, Modeste ou Prudence, ou Constance, on court en effet des risques. Que de noms gracieux, à ne considérer que les sujets qui les portent, ne sont que des antiphrases! Mme Buffaut, quoiqu'elle entende quelquefois raison, n'en démordit pas. Sa fille future fut appelée Blanche. Celle-là n'a pas donné un démenti à son nom. C'est Mme de Sampayo.

Sa soeur, Mme de Cubières, avait déjà deux ans. Je l'entends encore chantant de sa voix enfantine:

Les pantins d'Saint-Ouen, d'Saint-Cloud,
Dans' bien mieux qu'ceux d'la Villette.
Les pantins d'Saint-Ouen, d'Saint-Cloud,
Dans' bien mieux que ceux d'chez nous.