Les Grecs ont facilement senti qu'ils gagnaient tout à notre arrivée. Soixante mille individus, asservis par une centaine de tyrans, avaient besoin que nous vinssions du bout du monde les instruire de leurs droits et les avertir de leur force. Aujourd'hui qu'ils les connaissent, tout ce qui n'est pas vénitien abhorre non seulement l'ancien gouvernement, mais même tout rapport avec la métropole: dites un mot, cette île est française.
Le général Gentili s'occupe en ce moment de la création d'un gouvernement provisoire: il a eu la bonté de m'appeler pour l'aider dans ce travail. Le peu de connaissance que nous avons des individus m'a déterminé à proposer, pour diriger nos choix, une mesure que le général Gentili a adoptée. Nous demandons des listes de candidats aux hommes les plus éclairés et les mieux intentionnés. Les individus qui se trouvent portés sur le plus grand nombre de listes seront ceux que nous porterons à la municipalité.
Notre projet est aussi de ne composer les corps administratifs que de gens attachés par intérêt à la révolution, et d'y appeler les hommes de différens rites, en raison du rapport de ces rites avec la population.
Je ne crois pas qu'on puisse former plus d'une municipalité pour l'île; les moyens de correspondance ne seront pas même faciles avec l'arrondissement hors de Corfou. La chose la plus rare est de rencontrer ici un homme qui sache lire.
Le général Gentili vous a sans doute fait part, général, de l'embarras où nous jette la subsistance des troupes. Les réquisitions sont impossibles: les munitionnaires sont sans fonds; la caisse ne contient que la solde de l'armée pour deux mois.
L'on a passé un marché avec un Juif de ce pays, qui s'engage à nous alimenter pour trois mois; mais une des clauses de ce marché porte une avance considérable de notre part sous un terme très-prochain.
C'est en vain que l'on a voulu recourir aux caisses publiques: non seulement nous n'y trouvons rien, mais les fermiers sont en avance avec l'ancien gouvernement.
Le général a préalablement ordonné que les versemens fussent faits dorénavant à la caisse de l'armée, mois par mois. Mais nos besoins sont de tous les jours, et cette mesure ne procurera que des recouvremens insuffisans.
Ce n'est pas, général, que cette île n'offre des ressources considérables; mais les entraves que les Vénitiens mettaient au commerce de l'huile, qui devait avant tout être portée à Venise, privaient Corfou de la majeure partie du produit de la vente de cette denrée. Elle était soumise à double droit: à un droit de sortie, d'abord perçu à Corfou par une douane qui constatait la quantité exportée par chaque bâtiment; et à un autre droit de sortie, dont l'exportation de l'huile en terre ferme était grevée à Venise, qui seule avait le droit de commercer librement de cette marchandise.
Rendez aux habitans de Corfou la liberté absolue du commerce, en maintenant le droit de sortie qui se percevait ici, non seulement vous vous assurerez des moyens suffisans à la solde des troupes et au salaire des officiers publics, mais, de plus, vous enrichirez cette île de l'immense bénéfice que la métropole et quelques négocians retiraient de la seconde vente, au détriment de la colonie et du cultivateur. Cette opération, également avantageuse aux Français et aux habitans, semble être d'ailleurs la conséquence de la liberté, qui ne peut guère se concilier avec la dépendance injurieuse dans laquelle Venise tiendrait plus long-temps Corfou sous ce rapport.