Ces mesures, agréables au peuple autant qu'avantageuses à l'armée, ne contribuent pas peu à consolider la tranquillité dont nous jouissons. Les hommes les moins éclairés, les villageois, classe plus opiniâtrement attachée à l'ancien gouvernement, qui pourtant pesait plus particulièrement sur elle, commencent à reconnaître les avantages du nouveau. Le scrupule avec lequel nous observons tous les engagemens contractés par notre première proclamation, la conduite des chefs et des subalternes, l'administration réellement paternelle du général, nous concilient tous les esprits, et nos ennemis sont en si petit nombre qu'ils ne peuvent ni se cacher dans la foule ni nous nuire.
Le voeu général appelle ici le gouvernement français. Je crois, dans le fait, général, qu'il serait aussi avantageux pour la France de s'acquérir les îles, qu'avantageux pour les îles d'être protégées par les Français. Le commerce réciproque y gagnerait. Nous nous assurerions la propriété de l'Adriatique et la domination de l'Archipel, et le négoce du Levant ne serait plus exposé aux pirateries des Barbaresques et des Turcs, contre lesquels les habitans des îles n'espèrent aucune protection de la république vénitienne.
La municipalité marche à merveille; elle est instituée de manière à ne pouvoir faire le mal et à l'empêcher. Les tribunaux rendent la justice d'après les nouvelles formes: ils ne désemplissent pas. Les sectateurs des différens cultes vivent, si ce n'est en bonne intelligence, du moins sans querelles.
Je crois, vu l'état des choses, pouvoir regarder ma présence ici comme inutile. Ma santé s'altère, général, et je sens que je ne supporterais pas impunément plus long-temps l'extrême chaleur à laquelle nous sommes exposés. J'ai prié le général Gentili de me permettre de retourner auprès de vous. Je pars au premier jour, pour Naples, où je séjournerai quelque temps; je me rendrai de là à Rome, puis à Florence. Je continuerai à vous instruire exactement de tout ce que je croirai digne de votre attention, et à m'occuper de la recherche de tous les objets utiles aux arts, recherche vaine jusqu'ici.
J'espère que mon journal, qui jusqu'à présent n'est qu'un procès-verbal fort sec, s'enrichira à mesure que je m'approcherai de l'ancienne capitale du monde.
Le général Gentili, dont je ne puis trop me louer, voudrait me charger du gouvernement de l'île pendant son voyage à Céphalonie; mais cette tâche excède ma mission et mes forces. Je l'ai prié de confier l'autorité à des mains plus habiles, et de ne pas retarder si tristement le bonheur que j'aurai à parcourir cette terre des héros, où l'on n'en connaît plus qu'un; à admirer cette Rome que vous n'avez pas voulu prendre, et ce Capitole où vous n'avez pas daigné monter.
ARNAULT. ]
[21: Gissante, du latin jacens. Ce mot, dont la prononciation rappelle l'étymologie, s'écrit pourtant avec une seule s, à laquelle on doit donner la valeur d'une s double, bien que placée entre deux voyelles, cette s doive avoir la valeur d'un z; aussi nombre de gens la lui donnent-ils. Si des Français s'y trompent, comment des étrangers ne s'y tromperaient-ils pas? Pour trancher cours à ces difficultés, nous avons cru devoir écrire gissante comme on écrit gissement, autre dérivé du verbe gir, dérivé de jacere. En cela nous satisfaisons à tous les intérêts, sans même nous permettre une innovation. Gissant s'écrivait jadis comme nous l'écrivons ici; témoin l'épitaphe d'Antoine de Bourbon, père de notre Henri IV, père qui ne valait pas son fils. Ce prince, déconsidéré par son indécision, mourut d'une blessure qu'il reçut au siége de Rouen pendant qu'il s'amusait, comme dit Sganarelle, à expulser le superflu de la boisson. Un poëte du temps composa ce distique, qui rappelle cette circonstance peu héroïque:
Ami Français, le prince ici gissant
Vécut sans gloire et mourut en…
Nous nous prévalons de l'exemple de Jean-Jacques pour achever ce vers, qui rime aussi richement que possible avec celui qui le précède. Nous invitons les lexicographes à ne pas oublier cet exemple; il est de quelque autorité dans la question.]