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AU GÉNÉRAL EN CHEF.

Naples, le 2 fructidor an V (19 août 1797).

Général, je suis ici depuis quelques jours. Je n'ai pas voulu vous écrire avant d'avoir eu le temps de bien connaître les véritables dispositions de la cour de Naples à notre égard: elles ne sont rien moins que bienveillantes; cela se manifeste jusque dans les plus petites circonstances.

Je débarquai d'abord à Otrante. Muni d'une patente du consul de Naples, laquelle constatait que les îles étaient exemptes de toute contagion, je croyais qu'on m'accorderait la pratique sans difficulté. Je m'abusais. Le bureau de santé me déclara que je ne pourrais communiquer avec la terre qu'après avoir fait une quarantaine dont la durée serait déterminée par le ministère napolitain, à qui on allait en écrire. La contagion que l'on craignait n'était pas celle dont j'étais reconnu exempt. Voyant qu'il me fallait attendre au lazaret la réponse de Naples, et le lazaret d'Otrante étant plus épouvantable qu'une prison, je me suis fait transporter à Brindisi, où l'on vient d'en construire un qui est fort propre et fort élégant. Il a servi de palais à la cour de Naples pendant le séjour que le roi a fait dans cette ville il y a quelques mois.

Arrivé là, j'ai dépêché au général Canclaux, notre ambassadeur, un exprès, qui, dix jours après, m'a rapporté le passeport et les permissions dont j'avais besoin pour me rendre à Naples en poste.

En qualité de commissaire du gouvernement français, j'étais recommandé à tous les gouverneurs des villes, et particulièrement à M. Marulli, qui a été envoyé dans ces provinces avec une petite armée, pour les purger des brigands dont elles sont infestées. Ce général m'a fort bien reçu, et m'a délivré un ordre pour avoir des escortes. Passé Barletta, il a fallu toutefois s'en passer: c'est là pourtant qu'elles sont vraiment nécessaires. On ne traverse pas les Apennins tranquillement, même en plein jour. Nous les avons traversés de nuit sans faire de mauvaises rencontres. Votre fortune nous protégeait.

Il faisait jour encore quand je suis passé près de Cannes. En voyant les bords de l'Aufide et cette plaine à jamais signalée par la victoire, ce n'était pas à Annibal seulement que je pensais.

Je ne dois pas oublier de vous dire, général, qu'à Monopoli, j'ai été obligé de m'arrêter six heures pour faire raccommoder ma voiture, qui s'était rompue contre les débris de la voie Appienne, sur lesquels nous avons roulé un moment. Le gouverneur de la ville a voulu que je quittasse l'auberge, et que je vinsse passer chez lui le temps qu'exigeait la réparation. Il m'a fallu même, bon gré mal gré, y accepter à souper; mais ces civilités n'avaient rien d'affectueux; et comme les habitans regardaient avec une curiosité mêlée de quelque admiration le seul Français qui, depuis vos victoires, ait traversé la Pouille, je pense qu'on usait de ce procédé surtout pour m'empêcher d'entrer en communication avec ces bonnes gens, et que la politique y avait autant de part que la politesse.