Les esprits, en effet, sont très-favorablement disposés pour nous dans ces contrées. À Venosa, pendant que je changeais de chevaux, des bourgeois, sachant que j'étais envoyé par le général Bonaparte, sont venus me complimenter, m'ont forcé d'accepter des rafraîchissemens, et ne m'ont laissé partir qu'après avoir fait tous les voeux possibles pour que mon voyage fut heureux.

Il l'a été. Après trois jours de fatigues, je suis arrivé dans la capitale. Je loge au bord de la mer, dans un hôtel tenu par un Français. De là ma vue embrasse le golfe dans toute son étendue. À ma gauche le Vésuve et Herculanum, à ma droite le Pausilippe et le tombeau de Virgile, devant moi l'île de Caprée et les ruines du palais de Tibère: voilà le spectacle qui s'est offert à mes yeux au lever du soleil, quand j'ai ouvert ma fenêtre pour contempler Naples, où j'étais entré de nuit.

Mon premier soin a été d'aller rendre visite à notre ambassadeur. C'est un homme recommandable à plus d'un titre. Personne ne sait mieux que vous, général, ce qu'il vaut comme militaire; mais a-t-il autant de valeur comme diplomate? Monge paraît en douter. Des manières distinguées, de la droiture d'esprit, sont sans doute des qualités précieuses dans un homme chargé des fonctions qu'il remplit ici; mais a-t-il assez de pénétration pour démêler, à travers leurs démonstrations, les dispositions des gens auxquels il a affaire? Le vieil Acton est un ministre bien rusé, pour ne pas dire plus. La reine n'est notre amie que de nom, et le roi, qui nous hait moins, est nul.

Il est évident pour tout le monde, notre ambassadeur excepté, que, forcée de recevoir un envoyé de la république française, la cour de Naples s'étudie à contre-balancer, par la condition subalterne où elle s'efforce de le maintenir, l'effet que sa présence ici pourrait produire sur le peuple, qui n'est pas si indifférent qu'on le dit à la liberté. Toutes les prévenances sont pour le ministre d'Angleterre. On ne laisse guère à celui de France que ce qu'on ne peut pas lui ôter; et, chose singulière, il semble ne pas s'en offenser; il semble même plus occupé de complaire à la cour de Naples que de contenter le gouvernement de Paris. Tiendrait-il plus à sa place qu'à l'honneur de sa place?

Au reste, si l'ambassadeur manque d'énergie, on ne peut faire ce reproche au secrétaire de légation; peut-être celui-là pècherait-il par l'excès contraire. Le citoyen Trouvé, qui remplit ce poste, où il a été porté sur la proposition du directeur Laréveillère-Lépeaux, est un des républicains les plus fermes et les plus chauds qu'on puisse rencontrer. Soit comme journaliste, soit comme poëte, il n'a consacré sa plume qu'à la liberté. Comme journaliste, il a rédigé le Moniteur pendant plusieurs années; et comme poëte, il a composé une tragédie sur la mort d'Ancastroëm, et une autre tragédie sur la mort de Pausanias. Voilà ce qu'on peut appeler des tragédies républicaines! Dans la dernière, il fait allusion à la tyrannie de Robespierre, quoique celui-ci n'ait jamais tiré une épée. N'importe. S'il n'y a pas parité de condition entre ces deux tyrans, du moins y a-t-il parité de situation. Cela ne suffit-il pas? Les rois n'ont pas d'ennemi plus implacable que le citoyen Trouvé. Il est fait pour aller très-loin, si la république se consolide bien entendu; car il lui serait impossible de s'arranger de tout autre gouvernement. Sans être aussi grand républicain que lui, général, je me crois tout aussi bon Français, et je vous réponds de soutenir en toute occasion l'honneur de ce nom, que vous avez tant agrandi.

Le citoyen Kreutzer, qui a été envoyé dans ce royaume par la commission des arts pour visiter les établissemens de musique et faire des acquisitions dans le but de compléter la bibliothèque du Conservatoire de Paris, doit retourner au premier jour à Rome. Je le chargerai d'une lettre, qui sera le complément de celle-ci, et contiendra les observations qu'un plus long séjour dans cette ville me permettra de vous communiquer avec plus de confiance.

Agréez, général, l'expression de mon respect et de mon dévouement.

ARNAULT. ]

[24: Suétone, in vita Vespasiani.]

[25: Nelson.]