Le lendemain j'entraînai en conséquence au quartier-général Denon qui n'y venait qu'en rechignant. «Ah! c'est vous, citoyen Denon, lui dit Bonaparte quand vint son tour. Vous avez bien soutenu le voyage. Vous vouliez le faire à franc étrier, à ce qu'on m'a dit. Vous aimez donc à courir? Nous vous servirons suivant votre goût; nous vous ferons faire du chemin. Le beau sabre que vous avez là! il est tout pareil au mien, je crois. Il est juste de la même grandeur. Voyons donc.»

Et voilà le général qui, rapprochant du sabre de Denon le sabre d'Arcole et de Lodi, se met à les comparer. «Et puis, vous aimez les antiquités, reprend-il, vous aimez à les dessiner. Vous en verrez; vous ne reviendrez pas à Paris sans avoir grossi votre portefeuille. À revoir, ici ou ailleurs.»

«Eh bien! dis-je à Denon en regagnant notre taudis, pars-tu toujours demain?—Je pars dès aujourd'hui; mais c'est pour me rendre à bord de la Junon où Dufalga m'a dit que ma place était marquée.» En effet, en arrivant il fit porter à bord ses malles qui n'étaient pas défaites, et s'embarqua dès le jour même. Cette fois encore Denon me fut redevable de sa fortune. La révolution que la coquetterie dont le général usa envers lui opéra sur sa résolution, est moins surprenante toutefois que cette coquetterie du général, que la facilité avec laquelle cet homme si fort, si inflexible, avait su se plier à une démarche commandée par son intérêt, mais si opposée à ses habitudes. On a vu au reste par des faits antérieurs que la souplesse ne lui était pas plus étrangère que la force.

Parceval s'embarqua peu de jours après sur le vaisseau qui portait l'Ajax français, qui portait Kléber. Quant à nous, Regnauld et moi, qui devions monter sur celui d'Agamemnon, nous attendîmes cinq ou six jours encore que le ciel devînt favorable à la sortie de la flotte retenue dans le port de Toulon par les vents contraires, comme jadis en Aulide la flotte des Grecs.

Une après-dînée, le général étant rentré dans son cabinet, et Mme Bonaparte ayant témoigné le désir de connaître le bâtiment sur lequel son mari devait s'embarquer, Najac, l'intendant de la marine, fit mettre en mer la chaloupe de l'administration pour la conduire à bord de l'Orient qui était en rade.

Le général Berthier, l'amiral Bruéys, le général Lannes, Murat, Junot, Lavalette, Eugène Beauharnais, Sulkowski et Regnauld l'accompagnaient dans cette promenade, dont j'étais aussi, brillante élite à laquelle je survis seul aujourd'hui!

C'est à cette occasion que je fis connaissance et liai même amitié avec le général Lannes, que je n'avais pas rencontré en Italie. Ses tendresses préliminaires sont trop singulières pour que je n'en tienne pas note.

Comme la majeure partie des militaires, il était loin de voir d'un oeil favorable les savans attachés à l'expédition, et son humeur contre eux augmentait en raison de la bienveillance que le général en chef leur témoignait. «Quel est ce citoyen? dit-il à Berthier en me désignant.—C'est, répondit Berthier en me nommant, un homme de lettres que le général emmène avec lui.—J'entends, répliqua-t-il avec son accent gascon, c'est un savant. Bien mal en prendrait à un savant de coucher sous le même toit avec moi, si j'étais le maître; car je le ferais jeter à la mer par cinquante grenadiers.—Cinquante! lui dis-je, c'est beaucoup de monde contre un seul homme, ne fût-il même pas un savant. Il serait plus digne de vous, général, d'entreprendre seul un pareil exploit. Mais, remportassiez-vous la victoire, ce ne serait pas votre plus beau fait d'armes. Vous avez fait encore mieux à Arcole.—À quoi penses-tu? dit vivement Junot. Prendre Arnault pour un savant! Arnault un savant! Un savant comme toi, un savant comme moi. Ne sais-tu donc pas qu'Arnault est de l'armée d'Italie?—Il est de l'armée d'Italie!—Certainement, il est de l'armée d'Italie, répète Berthier.—Oui, Arnault est de l'armée d'Italie, répète aussi Joséphine, à qui cette conversation causait quelque déplaisance.—Il est de l'armée d'Italie, répètent Murat, Lavalette et Eugène, et aussi ce bon amiral Bruéys.—C'est différent, reprend Lannes; s'il n'est pas un savant, il est des nôtres. Ce n'est pas pour lui que je parle, pas plus que pour Monge et Berthollet, qui sont aussi de l'armée d'Italie, et j'espère que le citoyen sera de mes amis comme eux, ajouta-t-il en me prenant la main. Enchanté d'avoir fait votre connaissance.»

En effet, je n'ai jamais eu qu'à me louer depuis de ce brave. Si, dans sa jeunesse, il n'était pas de l'humeur la plus facile, bonhomme au fond, il n'avait besoin que de vieillir pour devenir le meilleur des hommes. Contre l'ordinaire, loin d'être gâté par la fortune, il s'est perfectionné en s'élevant, et n'a jamais paru si digne des plus hauts honneurs qu'après les avoir obtenus tous, ce qu'on ne peut pas dire de tout le monde.

Ces dispositions malveillantes étaient, au reste, celles de presque tous les militaires. Je n'eus que trop d'occasions de le reconnaître par la suite. À quoi les attribuer? au mépris ou à l'estime? Si portés qu'ils soient à mépriser tout autre profession que la leur, je pense que les militaires ne refusaient pas leur estime à des hommes plus instruits qu'eux; mais je crois qu'ils voyaient avec jalousie les prévenances du général en chef pour ces hommes dont l'utilité présente ne leur était pas démontrée. Ils ne lui voyaient pas sans quelque humeur prendre dans ses proclamations la qualité de membre de l'Institut, et l'y placer avant ses titres militaires.