À toutes les postes nous avions des nouvelles du général qui, comme nous, passait par la Bourgogne. Toutes se louaient de sa générosité. Au haut de la montagne d'Autun, que nous grimpions à pied, dans une grotte, ou plutôt dans un terrier creusé sur le bord du chemin, était un vieillard qui nous demanda l'aumône. «Il a quatre-vingt-dix-neuf ans sonnés, nous dit le postillon, et vit de ce que lui donnent les passans.—Et lui donne-t-on de quoi vivre?—Quelques braves gens se montrent généreux pour lui, mais comme il est presque aveugle et tout-à-fait imbécile, ce qu'on lui donne ne lui profite pas toujours. Des polissons, le croiriez-vous? n'ont pas honte de le voler. Hier encore, le général Bonaparte qui passait par ici, c'est moi qui le menais, lui a donné un louis. Un filou à qui ce pauvre homme a demandé ce que c'était que cette pièce, lui a dit que c'était un sou; et en effet lui a rendu un sou pour un louis.»

Nous donnâmes 6 francs à ce pauvre vieillard, en chargeant le postillon à qui nous les remîmes de veiller à ce que le fripon de la veille ne s'en emparât pas: qui sait si nous ne nous adressions pas au fripon lui-même?

Nous nous arrêtâmes à peine à Lyon. Le vent était favorable pour descendre le Rhône; notre voiture embarquée dans un bateau de poste, nous allâmes coucher à Pont-Saint-Esprit. Le surlendemain, nous arrivâmes à Marseille, sans aucune mauvaise aventure, quoique notre berline eût éprouvé au milieu de la nuit une assez forte avarie entre Orgon et Lambesc, tout juste au pied de ce terrible bois de la Taillade, où Lenoir m'avait développé ses théories, et que pour la raccommoder il eût fallu nous arrêter plus d'une heure dans ce coupe-gorge.

Tout en descendant le Rhône, Denon dessinait les points de vue les plus pittoresques que nous rencontrions, et commençait la précieuse collection de dessins qui ornent la grande édition de son Voyage d'Égypte, dans laquelle on trouve un croquis de la Beaume de Roland, où je le conduisis pendant le court séjour que nous fîmes à Marseille.

À Aix, pendant qu'on mettait la voiture en état de finir la route, j'allai avec lui visiter la source d'eau chaude dont j'ai parlé antérieurement: nous nous y baignâmes, non dans des baignoires particulières, mais dans les thermes antiques où l'eau se renouvelle continuellement.

Apprenant à Marseille que l'expédition ne pouvait pas partir de quelques jours, nous nous permîmes un jour de repos: nous aurions pu en prendre huit, car la flotte ne mit à la voile que dix jours après notre arrivée à Toulon.

Ce n'est pas sans peine que nous parvînmes à nous loger dans cette dernière ville. Les hôtelleries regorgeaient de monde: pour ne pas coucher dans la rue, il nous fallut accepter dans le plus vilain des quartiers les plus vilaines des chambres de la plus vilaine des auberges. Regnauld et moi nous occupâmes un de ces galetas, Parceval et Denon s'accommodèrent dans un autre un peu plus grand où l'on trouva moyen de colloquer aussi notre cinquième camarade.

Notre première sortie nous conduisit, comme de raison, chez le général qui était descendu à l'intendance de la marine. Là, comme à Milan, comme à Passeriano, il donnait audience publique aux officiers et aux chefs de service. Nous nous y présentâmes. Il salua tout le monde, mais il ne parla qu'aux personnes qu'il connaissait particulièrement, ou bien à celles à qui il avait des renseignemens à demander ou des ordres à donner. Après avoir invité ceux de nous qui suivaient l'expédition en qualité de littérateurs, de savans ou d'artistes, à s'adresser au général Dufalga pour ce qui concernait leur embarquement, et nous avoir dit, à Regnauld et à moi, que nous serions avec lui sur le vaisseau amiral, il nous congédia.

Denon, à qui il n'avait pas parlé, eut à cette occasion le seul accès d'humeur que je lui aie connu. «Ton général, me dit-il, a de singulières manières. N'a-t-il donc rien à dire aux personnes qui viennent le saluer? Il ne m'a pas dit un seul mot. Il ne tient à rien que je ne retourne à Paris. Comment nous traitera-t-il hors de France, s'il nous traite ainsi en France? Mes malles ne sont pas défaites; dès aujourd'hui je repars.—Que n'attends-tu à demain? La résolution me semble un peu précipitée. Si le général t'avait montré de la répugnance, tu ferais bien de prendre ce parti. Mais, en agréant ta demande à Paris, ne t'a-t-il pas prouvé que tu lui convenais? N'attribue son indifférence apparente qu'à sa préoccupation; surchargé d'affaires comme il l'est, peut-il penser à tout? Demain nous reviendrons à l'audience. Si tu n'es pas plus satisfait demain qu'aujourd'hui, je ne te retiendrai pas. Tu n'auras pas alors le tort de faire ce qu'on pourrait appeler aujourd'hui un coup de tête.»

Denon suivit mon avis et fit bien. Le jour même je dînai chez le général. En sortant de table, comme il se promenait avec moi: «Auriez-vous, lui dis-je, quelque chose contre Denon?—Contre Denon? point du tout. Pourquoi me demander cela?—Parce qu'il vous croit mal disposé pour lui.—Et sur quoi se fonde-t-il?—Sur ce que vous ne lui avez pas dit un mot; cela le chagrine profondément.—N'a-t-il d'autre chagrin que celui-là?—Je ne lui en connais pas d'autre.—Ramenez-le-moi demain.»