Faisant allusion à Pitt qui régnait au-delà du détroit, et à Barras qui régnait en-deçà, l'Europe, disait-on, ne respirera que lorsque l'Angleterre sera dépitée et la France débarrassée.

Cette guerre satirique ne se renfermait pas dans les salons; les cafés, les foyers de théâtre étaient aussi des champs de bataille d'où les étourdis tiraient à mitraille sur les puissans du jour, sans faire attention aux auditeurs que la police ou même le hasard pouvait leur donner.

Ces taquineries provoquèrent une scène dont les conséquences furent graves. Réunis chez le glacier Carchi, quelques jeunes extravagans y donnaient cours à leur malignité, en présence de quelques militaires fort jeunes aussi. Ceux-ci prirent mal la plaisanterie. Oubliant qu'ils avaient affaire à des gens sans armes, ils répondirent par des coups de sabre à des coups d'épingle, et faisant main-basse sur tout ce qui se trouvait là, terminèrent par une espèce de massacre une querelle qui, dans nos moeurs, pouvait tout au plus donner lieu à un de ces rendez-vous qui souvent n'aboutissent qu'à un déjeuner. Paris retentit le lendemain des cris d'horreur que cette lâcheté arracha à tous les citoyens, et qu'ils imputaient à des sicaires du Directoire. On était en effet autorisé à le croire, le Directoire ne punissant pas et ne faisant pas même poursuivre les coupables.

Bonaparte ne dissimula pas l'indignation que lui inspirait cet assassinat. Il s'en expliqua hautement avec Sottin, ministre de la police, dans le salon même de Barras. On le regarda dès lors comme l'homme qui pouvait mettre un terme à un tel ordre de choses, ou plutôt à un tel désordre. On lui offrit le pouvoir. Dans l'impatience qu'ils avaient de l'y porter, les plus modérés même parlaient de déroger à la constitution et de l'appeler au Directoire, quoiqu'il s'en fallût de près de douze ans qu'il eût les quarante ans exigés par la loi. Ainsi Rome avait permis à Scipion de briguer le consulat avant l'âge.

Bonaparte cependant pressait les apprêts de son départ, qui devait avoir lieu en avril. Nous n'attendions à chaque instant que l'ordre de quitter Paris, quand arriva la nouvelle de l'injure qui avait été faite à Vienne au général Bernadotte, alors ambassadeur de la république française en Autriche: une rupture pouvait s'ensuivre entre les deux puissances. Avant que les explications du cabinet autrichien eussent prouvé qu'il n'y avait rien que de fortuit dans ce fait, et qu'il ne devait pas être pris pour un acte d'hostilité, quinze jours se passèrent.

Pendant ces quinze jours-là, Bonaparte, qui devenait plus précieux à la nation par cela même qu'elle était près de le perdre, était sollicité plus instamment que jamais de s'emparer de la place où l'appelait le voeu public, et que le gouvernement ne voulait pas lui donner. Je me permis de lui en parler plusieurs fois quand je me trouvais tête à tête avec lui. Le jour, entre autres, où il m'annonça que rien ne s'opposait plus à notre départ: «Le Directoire, lui dis-je, veut vous éloigner; la France veut vous garder: les Parisiens vous reprochent votre résignation, ils crient plus fort que jamais contre le gouvernement; ne craignez-vous pas qu'ils ne finissent par crier après vous?—Les Parisiens crient, me répondit-il, mais ils n'agiraient pas; ils sont mécontens, mais ils ne sont pas malheureux. Si je montais à cheval, personne ne me suivrait; le moment n'est pas venu. Nous partirons demain.»

Il est à remarquer que pendant les quatre mois qu'il passa à Paris entre la campagne d'Italie et celle d'Égypte, il ne quitta pas un seul jour ses éperons, quoiqu'il ne portât pas l'habit militaire, et qu'il y avait toujours un cheval sellé et bridé dans son écurie: c'est ce qu'il me dit à cette occasion.

Il partit en effet le lendemain. Regnauld et moi nous le suivîmes en laissant entre lui et nous toute l'avance qu'il pouvait gagner en douze heures: nous l'avions ainsi réglé pour ne pas manquer de chevaux.

L'aventure dans laquelle nous nous engagions était des plus hasardeuses. Notre absence pouvait être longue, elle pouvait même être éternelle: je n'en eus le sentiment qu'au moment du départ. Hors de l'influence immédiate de l'homme dont la présence me fascinait, quand après avoir déjeuné avec mes meilleurs amis, quand après avoir reçu les embrassemens de mes enfans et ceux de la famille qui m'était déjà si chère, je me fus jeté dans la voiture prête à m'enlever à tant de douces affections, je l'avouerai, je me sentis tout-à-fait défaillir; non que la résolution me manquât, mais le coeur me manquait absolument. Je suffoquais, j'étranglais. On s'en aperçoit; et vite on m'apporte, pour me ranimer, la première liqueur qu'on trouve sous la main. «C'est un verre de Malaga», me disait-on. C'était du vinaigre! Loin d'avoir des suites fâcheuses, cette bévue raccommoda tout. Grâce à ce stimulant, je repris mes sens, et manifestai ma résurrection par un éclat de rire.

Parceval et un ami qui nous avait demandé une place dans la berline, où Regnauld à qui elle appartenait s'était placé, comme de raison, partirent avec nous. Avec nous partit aussi Denon qui courait en avant, et prétendait aller ainsi jusqu'à Toulon, mais il fallut bientôt le recevoir aussi dans la voiture.