Ces objets réglés, je m'occupai des préparatifs de mon voyage. Je ne pouvais partir tranquillement, qu'autant que j'aurais pourvu aux besoins de la famille que je laissais en France. Mes enfans étaient d'âge à entrer en pension. Le prytanée venait de s'ouvrir. Je priai le général d'y demander deux places pour eux, ce qu'il fit de la meilleure grâce possible. À cela ne se bornèrent pas les preuves de sa bienveillance. Le ministre lui ayant répondu que toutes les places au prytanée étant remplies pour le moment, il avait fait inscrire ses protégés pour les premières places vacantes, piqué de ce qu'on ajournait une faveur qu'il réclamait: «N'ayons, me dit-il, aucune obligation à ces gens-là. Mettez vos enfans à Juilly. J'y ai mis mon frère; j'y ferai payer leur pension avec la sienne.»

Ce trait de bonté me toucha si vivement, que je ne sus d'abord y répondre que par des larmes. Rentré chez moi, il me sembla pourtant, non pas qu'un particulier n'avait pas le droit de me faire une pareille offre, mais que je n'avais pas le droit de l'accepter. J'écrivis au général dans ce sens. Je lui demandais la permission de ne pas profiter de ses bontés, et de ne pas consentir à ce que l'éducation de mes enfans fût à sa charge. «Je n'ai pas de titres à cette faveur, lui disais-je. Je ne vous ai rendu aucun service, et je n'ai été ni votre camarade de collége ni votre compagnon d'armes. Ne croyez pas pourtant, général, que je la refuse pour me soustraire à la reconnaissance que je vous dois. Celle que vous me faites contracter aujourd'hui vous répond de moi jusqu'à la mort.»

Cette lettre est encore une de celles dont il ne m'a jamais parlé. J'espère qu'on ne se méprendra pas sur le sentiment qui me l'a dictée, et qu'on n'y verra que l'expression des scrupules d'un galant homme qui, tout disposé à faire pour l'homme qu'il admirait tout ce qu'un coeur droit peut attendre d'un coeur droit, trouvait peut-être un peu trop fort l'à-compte dont on voulait payer ses services futurs. Peut-être aussi me semblait-il que je ne pouvais pas accepter d'un particulier ce que j'eusse accepté, ce que je sollicitais même du gouvernement; en cela, toutefois, j'agissais moins en conséquence d'un principe arrêté que d'un sentiment qui m'a toujours tenu lieu de principe.

J'aimais Bonaparte autant que je l'admirais, et je voulais qu'il fût héroïque en tout, comme tout est bronze dans une statue de bronze. Je ne souffrais pas qu'on le rabaissât de la hauteur où il s'était placé, et à plus forte raison qu'il semblât lui-même en descendre. Aussi rien ne me contrariait-il comme de lui entendre discuter d'autres intérêts que des intérêts publics, et de le voir s'occuper des siens jusqu'à se faire redemander le paiement d'objets qui lui avaient été livrés, ce qui arrivait quelquefois, non qu'il fût parcimonieux, mais parce qu'il inclinait à croire qu'on le trompait et qu'on voulait lui faire payer les choses au-delà de leur valeur réelle; et puis cette habitude des militaires qui, traitant d'ordinaire avec des gens qui se sont arrangés pour attendre, ne sont jamais pressés d'en finir.

Quelqu'un qui n'était rien moins que tacticien (c'était Baptiste cadet), et qui possédait un plan en relief des fortifications de Luxembourg, me pria de lui faire acheter cette pièce par l'homme à qui elle pouvait le mieux convenir. Si précieuse qu'elle fût, elle n'était guère plus utile à un valet de comédie qu'une perle au poulet de la fable. J'en parlai au général, qui alla voir ce plan, le trouva beau, et ordonna à Duroc de le faire porter sur-le-champ aux Invalides, pour y être ajouté aux plans réunis dans cet établissement, après avoir promis en échange vingt-cinq louis que Baptiste en demandait.

Baptiste, très-satisfait du marché, me remercia vivement de ce service, et me pria d'accepter, comme gage de sa reconnaissance, un objet qui ne lui était guère plus utile que celui dont Bonaparte venait de le débarrasser, une petite Bible de Cologne qui, par parenthèse, finit par passer entre des mains moins profanes que les miennes, entre les mains de M. Portalis, pour qui Hacquart me la demanda: la balle va au joueur. Quelques semaines après, comme je me promenais sur le Théâtre-Français, Baptiste m'aborde. «J'attends encore mes vingt-cinq louis, me dit-il; faites-moi le plaisir de rappeler cette bagatelle au général.» J'en parlai dès le soir même à Duroc, qui, ne pouvant pas payer sans un ordre précis, me promit de le solliciter. Plusieurs jours encore se passèrent néanmoins sans que le vendeur eût été satisfait. «Que veux-tu? me dit Duroc, quand j'en parle, on me répond: C'est bon, et l'on ne m'ordonne rien. Parles-en, toi, si tu veux que cela finisse.»

La démarche me coûtait; cependant je la reconnaissais nécessaire. Il fallait prévenir les inconvéniens que de plus longs délais pouvaient entraîner, et les causes que lui assigneraient les interprétations de gens moins bienveillans que Baptiste. Je pris mon parti; et avec un courage dont je ne me croyais pas susceptible: «Général, lui dis-je, savez-vous qu'il n'a tenu à rien que vous ne soyez mon débiteur; oui, que vous n'ayez dans ce moment vingt-cinq louis à me payer?—Comment cela?—Parce que Baptiste, à qui vous devez vingt-cinq louis, est dans rembarras. Il est venu me le confier ce matin; et certes, si j'avais eu vingt-cinq louis chez moi, ils seraient depuis ce matin chez lui. Je ne crois pas qu'un créancier doive réclamer de vous deux fois une dette avouée par vous.—Voyez donc, Duroc, comme ces poëtes sont exagérés en tout!—Il n'y a pas là d'exagération, général; il n'y a que de la fierté, et j'en ai, je crois, pour vous plus que pour moi-même. Je ne veux pas qu'on vous redemande cette somme une troisième fois. Si vous ne la payez pas, je la paierai.—Payez, Duroc, car il serait homme à le faire. Payez, puisque cela convient à Monsieur le marquis. Mais voyez donc comme ces poëtes mettent de l'exagération en tout,» répétait-il en riant, et en me tirant l'oreille, ce qui était sa grande caresse.

CHAPITRE III.

Le départ de l'expédition est retardé.—Disposition de l'esprit public à cette époque.—Bonaparte sollicité de se mettre à la tête d'une révolution.—Sa réponse.—Il part pour Toulon.—Je l'y rejoins.—Anecdotes.—Départ de la flotte.

L'esprit qui anime un parti est rarement étouffé absolument par la défaite de ce parti. Le Directoire en avait la conscience et la preuve. En vain sa rigueur envers les écrivains comprimait la presse; l'opinion publique trouvait mille moyens indirects de manifester la haine et le mépris qu'on lui portait. On montrait d'autant plus de malice, qu'on avait moins de liberté, et les épigrammes avaient d'autant plus de portée qu'il était plus dangereux d'en faire; la malice française reproduisait les mêmes sarcasmes sous toutes les formes. L'application d'un trait au théâtre, un couplet au Vaudeville, un calembour, un rébus même entretenaient, aigrissaient, irritaient les dispositions hostiles de la majorité des gouvernés, qui, délivrée par la retraite de la Convention de ce qu'elle n'avait jamais voulu, n'avait pas encore ce qu'elle voulait, ou plutôt ne voulait plus de ce qu'elle avait.