Parceval n'avait encore rien publié; mais je lui avais entendu réciter plusieurs morceaux pleins de ce talent que le public a reconnu et si vivement applaudi depuis. Le général avait surtout besoin d'un homme en état de mettre en oeuvre la riche matière qu'offriraient à la poésie les projets qu'il allait exécuter. La tête épique de Parceval me paraissait plus propre à cela qu'aucune autre. Je le proposai donc en m'appuyant sur ces considérations à Bonaparte, qui l'agréa: il fit bien. Il a trouvé en lui l'homme que Vasco de Gama trouva dans le Camoëns, l'homme qui possédait aussi cette bouche faite pour enfler la trompette épique: os magna sonaturum.

Parceval, à qui je fis faire connaissance avec Regnauld qui faisait aussi partie de l'expédition, et avec qui je devais faire le voyage, fut admis des lors dans notre société intime comme un compagnon de fortune. Mais cela lui coûta un sacrifice, celui de sa coiffure poudrée à frimas, à laquelle il ne renonça pas sans peine.

Tôt ou tard il lui aurait fallu prendre cette détermination que hâtèrent les instances de nos dames et que prévint même leur activité. Ainsi que je l'ai dit, le général, à la sollicitation de sa femme, avait permis que ses oreilles de chien et sa queue écourtée tombassent sous les ciseaux de la mode ou du perruquier de Talma, et soudain la coiffure à la Titus était devenue celle de son état-major: elle devint bientôt celle de toute l'armée.

Le désir de partir pour l'Égypte devint bientôt une fureur générale. C'était une folie épidémique semblable à celle qui s'était saisie de nos aïeux à l'époque des croisades. «J'étais né pour être Égyptien», disait à Parceval un épicier qui lui enviait son bonheur. Quantité de personnes s'adressèrent à moi pour obtenir la faveur de s'expatrier. C'étaient des artistes, c'étaient des négocians. Ceux-ci voulaient entrer dans l'administration; ceux-là voulaient rentrer au service. J'avais beau dire que cela ne me regardait pas, instruits des faits que je viens de citer, ils revenaient sans cesse à la charge.

«Ne refusez personne, me dit le général à qui je fis part de mon embarras; adressez-les au général Dufalga, c'est lui qui est chargé de la partie civile de l'expédition; il trouvera bien le moyen d'employer ces gens-là, pour peu qu'ils soient propres à quelque chose.» Je les envoyais en conséquence à Dufalga: plus d'une personne à cette époque m'a dû sa fortune.

De ce nombre est Denon. Intimement lié avec une dame liée intimement elle-même avec Mme Bonaparte, il l'accompagnait souvent dans ses visites à la rue de la Victoire. Mais être bienvenu auprès de la femme n'était pas toujours un motif pour l'être auprès du mari. Le général semblait étendre sur le cavalier la répugnance qu'il éprouvait pour la dame; ni la conversation aimable et piquante de ce courtisan qui savait toutes les anecdotes de cour depuis le règne de Louis XV jusqu'à celui de Barras inclusivement, ni les récits aussi attachans que variés de ce voyageur qui avait parcouru l'Europe depuis les extrémités de la Russie jusqu'à celles de l'Italie, ni la conversation de cet amateur qui avait étudié et pratiqué toute sa vie les arts de l'Italie antique et de l'Italie moderne, rien de tout cela n'avait triomphé de la froideur du général. Denon, qui aussi désirait faire le voyage d'Égypte, n'osait donc pas se proposer.

Je fus fort surpris quand un jour, me prenant à part, Joséphine m'en fit la confidence. «Ce pauvre Denon, me dit-elle, meurt d'envie de partir avec vous autres. Vous devriez bien arranger cela avec le général.—Moi, madame! et pourquoi pas vous?—Si je m'en mêlais, cela ne réussirait pas. Proposez la chose comme de vous-même. Vous êtes en mesure de le faire. Le général a confiance en vous; il acceptera Denon présenté par vous. Faites cela, vous m'obligerez.»

Le général, qui ne connaissait pas le caractère aventureux de Denon, parut fort étonné qu'à son âge il songeât à s'engager dans une expédition lointaine et fatigante. Mais quand je lui eus fait connaître tout le prix de l'acquisition qu'il ferait en lui: «Qu'il aille trouver Dufalga», me répondit-il.

Quiconque avait une aptitude reconnue était accueilli ainsi, quelles qu'eussent été ses opinions politiques.

Parmi les personnes qui s'adressèrent à moi se trouvait un émigré. Las surtout de son oisiveté, ce vrai Français voulait profiter de l'occasion pour rentrer dans la carrière militaire et servir sous un nom roturier pour cette France contre laquelle il avait servi comme gentilhomme. Je n'osai, je l'avoue, lui répondre du succès de sa demande. Usant avec le général de la franchise dont mon client avait usé envers moi, je ne lui laissai pas ignorer, en lui faisant part des désirs de celui-ci, et en me portant caution pour lui, le cas où il se trouvait. «Je ne répugne nullement à l'employer, me répondit le général. L'aveu qu'il vous a fait est d'un galant homme, ainsi que le sentiment qui le porte à reprendre les armes, et me donne toute confiance en lui. Sur qui compterais-je, si ce n'est sur un homme qui serait en pareille situation? J'accepte ses offres de service; mais je ne puis le faire porter ici sur les états. Ce serait provoquer des enquêtes qui pourraient le mettre en danger. Si quelque imbécile découvrait la vérité, nous serions compromis, et votre protégé serait perdu. Qu'il se rende à Toulon; là vous me le présenterez, et nous trouverons bien le moyen de tout arranger.» Cet émigré, qui depuis s'est acquis, comme patriote, la plus honorable réputation sous son nom de gentilhomme, se nommait alors le citoyen Rousseau. C'est le comte Henri de Saint-Aignan[3].