Je me chargeai de la négociation, et ce ne fut pas sans peine que je réussis à soustraire le professeur de turc, d'arabe, de persan, de chinois, de sanscrit et de mantchou à la réquisition dont le général le prétendait passible. «C'est justement parce qu'il est salarié par l'État, disait-il, qu'il est à la disposition de l'État.» Il ne voulut pas se départir de ce principe: Langlès, de son côté, ne voulut pas quitter Paris. Il y resta, mais jamais Bonaparte ne le lui a pardonné.

C'est au refus de Langlès que Jaubert, présenté par Bonaparte pour remplacer celui-ci comme interprète de l'armée d'Orient, a dû sa fortune. En cela aussi se manifesta la fortune de Bonaparte; car il y avait bien autrement de capacité et de courage dans Jaubert que dans Langlès, tout brave qu'était ce savant, qui avant la révolution avait été sous-lieutenant dans un régiment de milice.

Cette médiation amena tout naturellement le général à s'expliquer sur la mission dont il voulait charger Langlès. «Au printemps, me dit-il, nous ferons parler de nous: vous serez des nôtres. Mais je désirerais emmener, indépendamment de vous, un poëte, un compositeur de musique et un chanteur; trouvez-moi cela. Proposez la chose à Ducis, à Méhul et à Lays. Voilà les gens qui me conviendraient; ils seront en rapport intime avec moi; ils recevront 6000 fr. de traitement pendant tout le temps que durera l'expédition, et cela indépendamment des traitemens attachés aux places qu'ils pourraient avoir et qu'ils reprendraient à leur retour.—Mais où les mènerez-vous, général?—Où j'irai. Je m'expliquerai là-dessus quand le temps sera venu: en attendant, qu'ils se fient à mon étoile.»

Me voilà donc recruteur en pied, pour une expédition dont j'ignorais le but. Mes négociations n'eurent pas d'abord un grand succès. Ducis, hardi dans la pensée, n'était rien moins qu'aventureux dans ses actions. Il s'excusa sur son âge; Méhul sur les devoirs qu'il avait à remplir; Lays sur ce qu'il pouvait gagner un rhume. Quand je rendis compte de cela au général: «Au fait, me dit-il, Ducis est un peu vieux; un long voyage, une longue absence, tout cela doit l'effrayer, il nous faut quelqu'un de jeune; Méhul tient à son Conservatoire, et plus encore à son théâtre, sans doute; c'est tout simple, là sont ses moyens de gloire. Qu'il nous compose quelques marches militaires! son génie sera avec nous, cela nous suffira. Toutes réflexions faites, un musicien fort sur l'exécution nous conviendrait mieux qu'un compositeur. Quant à Lays, je suis fâché qu'il ne veuille pas nous suivre, c'eût été notre Ossian; il nous en faut un, il nous faut un barde, qui dans le besoin chante à la tête des colonnes. Sa voix eût été d'un si bon effet sur le soldat! personne, sous ce rapport, ne me convenait mieux que lui. Tâchez de me trouver un chanteur de son genre, si ce n'est de son talent.»

Cette fois, je fus moins malheureux. Lemercier, à qui je m'adressai, accueillit ma proposition de la manière la plus gracieuse; Rigel, habile professeur de piano, à qui Méhul m'avait renvoyé, accepta mes offres avec le même empressement; et Villoteau, qui doublait Lays à l'Opéra, et que j'abordai au moment où il dépouillait le costume de Panurge, ne se fit pas prier pour remplacer son chef d'emploi dans un rôle plus honorable encore que celui qu'il venait de remplir; «heureux et fier, me disait-il, de faire partie d'une expédition pour laquelle son imagination était déjà montée, et que Bonaparte, à l'instar de Jason, composait de héros et de virtuoses.»

«C'est bon, me dit le général, quand je lui annonçai que Lemercier remplacerait Ducis; vous ne pouviez pas mieux choisir. Parmi les gens de lettres, il n'y en a pas dont la conversation me soit plus agréable: cela rehausse encore le prix du talent. Quant aux deux musiciens, je ne connais ni l'un ni l'autre, je m'en rapporte à vous. Laissez-moi leurs noms et leurs adresses, on leur écrira. À propos, il faut que vous me fassiez encore une commission. J'emporte avec moi une bibliothèque de campagne. Le choix des livres de science qui doivent y entrer est fait; j'ai même désigné déjà les livres d'histoire qui en feront partie. Choisissez des livres de littérature pour la compléter; mais ne les prenez que dans le format in-12 et au-dessous, nous avons si peu de place: vous vous entendrez sur cet article avec Magimel à qui vous donnerez votre liste.»

Cette commission me fut d'autant plus agréable qu'en la remplissant je travaillais pour moi. Je composai cette bibliothèque littéraire comme j'aurais composé la mienne; et malgré mes instructions, y faisant entrer des in-8°, j'y plaçai, indépendamment de nos classiques, le Théâtre des Grecs, l'Iliade, l'Odyssée, Shakespeare, Rabelais, Montaigne, Rousseau et l'élite de nos moralistes et de nos romanciers.

Au bout de quelques jours: «Il nous faut un autre poëte, me dit le général. Lemercier ne vient pas avec nous, sa famille s'oppose à son départ: trouvez-moi quelqu'un.»

À parler franchement, je ne savais trop à qui m'adresser. Parmi les hommes d'un talent supérieur, en trouver un qui se déterminât à courir les aventures! Legouvé n'était pas de caractère à cela. Je m'en allai donc cherchant un poëte de rue en rue, de porte en porte, quand le hasard me fait rencontrer sur le boulevard Saint-Denis deux amis intimes de Lemercier, Sourdeau de Saint-Émond, et Parceval de Grandmaison. J'étais sinon dans l'intimité, du moins dans la familiarité de l'un et de l'autre. Je m'étais lié avec le premier, homme d'esprit et de plaisir, en Italie où il remplissait les fonctions de commissaire des guerres, et j'avais fait connaissance avec l'autre chez Mlle Contat, où il avait été présenté par Lemercier.

Je leur parle de mon embarras. Le premier en connaissait la cause, et riait; le second ne l'ignorait pas, et riait aussi; y avait-il de l'amour sous jeu? c'était un secret que je ne crus pas devoir approfondir. «Savez-vous, leur dis-je, un poëte présentable que je puisse proposer en remplacement de Lemercier? j'ai carte blanche à cet effet.—Tu as carte blanche! me dit d'une voix solennelle Parceval, en haussant ses sourcils.—Oui, carte blanche.—Mais, attends donc, je connais quelqu'un à qui la chose conviendrait.—Mais ce quelqu'un conviendrait-il à la chose?—Eh! mais, je le crois.—Qu'a-t-il publié?—Rien encore.—Qu'a-t-il fait?—Des vers que l'abbé Delille ne trouvait pas mauvais.—M'en répondrais-tu?—Comme de moi.—Le connais-je enfin?—Un peu.—Comment s'appelle-t-il?—Comme moi.—Sérieusement! tu aurais la fantaisie…—Si cela dépend de toi, comme tu le dis, tu me rendras service en me proposant au général Bonaparte; tu sais ce que je puis faire.—Mais sais-tu où nous allons? je ne le sais pas, moi.—Vous allez en Égypte, tout le monde sait cela. Je ne serai pas fâché de voir l'Égypte.—Demain je te rendrai réponse.»