La danse fut interrompue par un banquet splendide pendant lequel Lays, le Tyrtée de l'époque, chanta des couplets fort spirituels composés pour le héros de la fête par les Pindares du Vaudeville. En célébrant ses exploits passés, on célébrait aussi les exploits futurs dont ils étaient le pronostic, et le succès de la grande expédition dont les apprêts occupaient l'attention de toute l'Europe. Un trait qui terminait un impromptu fait par le trio sur ce sujet, fut surtout fort applaudi. Je n'en ai pas retenu les vers, mais en voici le sens: «Pour celui qui a fait signer la paix à l'Autriche sous les murs de Vienne, aller mettre au-delà du détroit l'Angleterre à la raison, ce n'est pas la mer à boire.» Jamais Bonaparte ne fut plus loué et moins flatté; il était évident que ces éloges gratuits ne s'adressaient qu'au grand homme.
Le Directoire ne voyait pas sans dépit cet enthousiasme qui se manifestait partout où le général se montrait, et même se cachait. Je fus témoin un jour d'une des plus vives explosions de ce sentiment: voici à quelle occasion.
Mme Vestris, d'ennuyeuse mémoire, devait prendre ce jour-là congé du public, congé absolu, et la représentation avait lieu, je ne sais pourquoi, au théâtre Favart. Comme on remettait pour elle au répertoire le Macbeth de Ducis, le général avait fait retenir une loge, loge aux secondes, les loges du rez-de-chaussée où il se tenait pour l'ordinaire étant toutes louées. Cette loge était en face et découverte, ce qui le contrariait. Il se résigna pourtant. Aussitôt après le dîner, qui n'eut pas lieu chez lui par suite d'un contre-temps que j'expliquerai plus bas, il nous emmène Ducis et moi avec sa femme. Il croyait, en arrivant pendant le brouhaha qui précède les spectacles extraordinaires, échapper à l'attention publique. Pas du tout. Mme Bonaparte entre, on la reconnaît, on l'applaudit. Les applaudissemens redoublèrent dès qu'on l'aperçut lui-même à la porte de la loge. Mais ils devinrent plus vifs que jamais, quand, contraignant le bonhomme Ducis à prendre place sur le devant, il se tint modestement derrière ce patriarche de la littérature de l'époque, quoiqu'il y eût place aussi là pour lui. On vit avec transport cet éclatant hommage qu'un homme si jeune et si grand rendait à la vieillesse et au génie; on voyait avec plaisir aussi qu'il aimait mieux mériter les applaudissemens que les recevoir.
C'est chez Barras que nous avions dîné. Pour refuser une invitation qu'il en avait reçue, après nous avoir invités lui-même, le général s'était en vain prévalu de ce fait: «Amenez-moi votre monde», lui avait répondu Barras, et il m'avait entraîné chez Barras, malgré ma répugnance. «C'est parce que vous avez à vous plaindre de lui, me dit-il, que je veux qu'il vous voie avec moi.»
Arrivés au Luxembourg: «Vous m'avez autorisé à vous amener les amis que j'attendais aujourd'hui, lui dit-il en me tenant par la main; en voilà un que je vous présente.—Vous me présentez là une vieille connaissance», répondit Barras, qui fut ce jour-là plus aimable pour moi qu'il ne l'avait jamais été, ou plutôt aimable avec moi pour la première fois, et pour la dernière aussi, car onc ne l'ai revu depuis.
Un incident assez piquant assaisonna pour moi ce dîner qui, jusque-là, m'avait peu amusé. Le général, qui était au fait d'une intrigue à laquelle la politique n'avait aucune part, et dans laquelle j'avais été quelque peu dupe, ne fit que persifler à ce sujet une dame dont le crédit le contrariait, et près de qui on l'avait placé. Puis, se levant de table à l'heure qu'il avait déterminée, il demanda sa voiture. «Je vous laisse avec ces Messieurs, et j'emmène ceux-ci», dit-il à l'amphitryon, en prenant le bras de Ducis et le mien. Au fait, il avait quelquefois des façons singulières.
Le séjour d'un pareil homme à Paris devait fatiguer le gouvernement: aussi le gouvernement ne reculait-il devant aucun sacrifice pour s'en débarrasser. La descente en Angleterre ayant été reconnue impossible dans les circonstances, on en revint à l'expédition d'Égypte dont Bonaparte avait eu l'idée avant son retour d'Italie, et à laquelle les préparatifs déjà faits pouvaient s'appliquer.
Un bruit se répandit alors qu'indépendamment de la descente en
Angleterre, on ferait une expédition dans le Levant, expédition tout à
la fois scientifique et militaire dont la Grèce serait le théâtre et
Corfou le centre.
On engageait sous ce prétexte les savans et les artistes que le général désignait comme propres à concourir au succès de ses projets de colonisation.
J'entendais parler depuis quelque temps de cette expédition que Bonaparte devait conduire et dont il ne me parlait pas, et je regardais ce bruit comme dénué de fondement, quand Langlès l'orientaliste me demanda un rendez-vous pour affaire pressée. «Tirez-moi d'embarras, me dit-il, je m'adresse à vous en toute confiance, quoique je n'aie pas l'honneur d'être connu de vous. J'ai reçu du gouvernement une lettre par laquelle on m'annonce que comme versé dans la connaissance des langues orientales, je suis mis à la disposition du général Bonaparte qui me donnera des instructions ultérieures. J'ignore ce qu'il veut faire de moi. Je lui suis dévoué, mais je ne puis quitter Paris; j'ai des devoirs à remplir ici, et comme conservateur de la Bibliothèque Nationale, et comme professeur d'arabe, de turc, de persan, de syriaque, de chinois, de sanscrit et de mantchou (Langlès savait toutes les langues qu'on parlait à la tour de Babel); cela m'impose des devoirs, ainsi que je l'ai représenté au général. Veuillez faire en sorte qu'il me permette de les remplir.»