Le général chez qui j'avais dîné m'avait amené avec lui. En entrant dans, la salle de bal: «Donnez-moi votre bras», me dit-il en s'emparant en effet de mon bras. Puis, jugeant à mon regard que cette exigence m'étonnait: «Je vois là, ajouta-t-il, nombre d'importuns tout prêts à m'assaillir; tant que nous serons ensemble, ils n'oseront pas entamer une conversation qui interromprait la nôtre. Faisons un tour dans la salle; vous me ferez connaître les masques; car vous connaissez tout le monde, vous.»

Ce n'était certes pas par désobligeance que j'avais pensé d'abord à me tenir à l'écart. Je craignais, à parler franchement, qu'on ne m'accusât de quelque fatuité, si je m'attachais aux pas d'un homme qui seul avait le droit d'attirer l'attention, et qu'on ne m'attribuât la prétention de vouloir briller de son reflet. À sa réquisition mes scrupules s'évanouirent pourtant. Me voilà donc circulant avec lui bras dessus, bras dessous au milieu des danseurs, des curieux et des envieux, j'en devais rencontrer aussi. Malgré cette précaution, la foule se groupa bientôt autour de nous, et les gens dont le général voulait se garder furent justement ceux dont il devint aussitôt la proie.

Le voyant cerné par eux, et la conversation s'étant engagée malgré lui, comme il avait lâché mon bras, je profitai de ma liberté, non pour me promener dans le bal, mais pour m'asseoir. Je me mis sur une banquette placée dans la première pièce entre les deux fenêtres. À peine étais-je là, que Mme de Staël vint s'asseoir à côté de moi.

Je connaissais peu cette dame. Sur le désir qu'elle en avait témoigné, je m'étais laissé conduire chez elle par Regnauld avant mon voyage d'Italie, mais je n'y étais pas retourné, bien que j'y eusse été encouragé par l'accueil que j'avais reçu d'elle, par ses invitations, et que j'attachasse à ses prévenances tout le prix qu'on y pouvait mettre.

«On ne peut pas aborder votre général, me dit-elle, il faut que vous me présentiez à lui.» D'après la confidence qu'il venait de me faire, et certaines préventions que je lui connaissais contre cette dame dont il redoutait l'esprit dominateur, craignant qu'elle n'éprouvât quelque rebuffade, je tâchai de la distraire de cette résolution, sans cependant m'expliquer. Il n'y eut pas moyen. S'emparant de moi, elle me mène droit au général, à travers le cercle qui l'environnait, et qui s'écarte ou plutôt qu'elle écarte. Forcé de faire ce qu'elle désirait, et voulant toutefois décliner la responsabilité dont un regard très-significatif me grevait déjà: «Mme de Staël, dis-je, prétend avoir besoin auprès de vous d'une autre recommandation que son nom, et veut que je vous la présente. Permettez-moi, général, de lui obéir.»

Le cercle se resserre alors autour de nous, chacun étant curieux d'entendre la conversation qui allait s'engager entre deux pareils interlocuteurs: on croyait voir Talestris avec Alexandre, ou la reine de Saba avec Salomon. Mme de Staël accabla d'abord de complimens assez emphatiques Bonaparte, qui y répondit par des propos assez froids, mais très-polis: une autre personne n'eût pas été plus avant. Sans faire attention à la contrariété qui se manifestait dans ses traits et dans son accent, Mme de Staël, déterminée à engager une discussion en règle, le poursuit cependant de questions, et tout en lui faisant entendre qu'il est pour elle le premier des hommes: «Général, lui dit-elle, quelle est la femme que vous aimeriez le plus?—La mienne.—C'est tout simple, mais quelle est celle que vous estimeriez le plus?—Celle qui sait le mieux s'occuper de son ménage.—Je le conçois encore. Mais enfin quelle serait pour vous la première des femmes?—Celle qui fait le plus d'enfans, Madame.» Et il se retira en la laissant au milieu d'un cercle plus égayé qu'elle de cette boutade.

Toute déconcertée d'un résultat qui répondait si mal à son attente:
«Votre grand homme, me dit-elle, est un homme bien singulier!»

La singularité de cette scène est expliquée par celle des personnages. D'après le caractère connu de Mme de Staël, et l'influence fondée ou non qu'on lui attribuait dans l'affaire de fructidor, Bonaparte crut qu'elle se rapprochait de lui pour l'admirer moins que pour le dominer, et qu'elle le flattait comme on flatte, comme on caresse un cheval pour le monter. Jaloux alors de son indépendance comme il le fut depuis de son autorité, il se hâta d'écarter par une ruade cette indiscrète amazone qui, remise de son désappointement, revint pourtant depuis à la charge, et finit par recevoir une atteinte un peu plus rude. La manie de Mme de Staël était de gouverner tout le monde, et celle de Bonaparte de n'être gouverné par personne. Inde iræ.

Telle est l'histoire exacte de cette entrevue dont on a tant parlé. Si Mme de Staël avait eu autant de jugement que d'esprit, elle s'en serait tenue à cette expérience. Mais, en matière de conduite du moins, le jugement n'était pas sa qualité dominante.

Amusante pour ceux qui furent témoins de cet incident, la fête fut charmante pour tout le monde. Le nom de Bonaparte proclamé par toutes les bouches, l'était aussi par l'orchestre. Une contredanse qui portait son nom fut exécutée pour la première fois dans ce bal, et devint dès lors la contredanse favorite dans tous les bals, à la guinguette comme dans les salons.