CHAPITRE II.

Fête donnée par le citoyen Talleyrand, ministre du Directoire, au général Bonaparte.—Mme de Staël.—Dîner chez le directeur Barras.—Macbeth.—Préparatifs pour l'expédition d'Égypte.—Poëtes, artistes, gens de lettres enrôlés.—Denon, Parceval, etc.—Anecdotes.

En juin 1789, me promenant à Versailles autour de la pièce d'eau dite des Suisses, j'avais remarqué un personnage qui solitairement et philosophiquement couché sous un arbre, lentus in ombrâ, paraissait plongé dans la méditation et plus occupé de ses idées que des idées d'autrui, bien qu'il eût un livre à la main. Sa figure, qui n'était pas sans charmes, m'avait frappé moins toutefois par ses agrémens que par son expression, que par un certain mélange de nonchalance et de malignité qui lui donnait un caractère particulier, celui d'une tête d'ange animée de l'esprit d'un diable; c'était évidemment celle d'un homme à la mode, d'un homme plus habitué à occuper les autres qu'à s'occuper des autres, d'un homme, malgré sa jeunesse, déjà rassasié des plaisirs de ce monde. Cette figure-là je l'aurais prêtée à un premier page ou à un colonel en faveur, si la coiffure et le rabat ne m'eussent dit qu'elle appartenait à un ecclésiastique, et si la croix pectorale ne m'eût prouvé que cet ecclésiastique était un prélat. «C'est, me dis-je, quelque premier aumônier qui vient digérer ici entre la messe et les vêpres», et je passai outre.

Une année s'était écoulée sans que j'eusse rencontré de nouveau cet homme de Dieu, et cette année est celle pendant laquelle s'est accomplie la première période de la révolution. Le 14 juillet 1790, comme cinq cent mille curieux qui garnissaient les talus du Champ-de-Mars, j'assistais à la messe qui se célébrait en plein vent, à l'occasion de la fédération, quand sur un monticule élevé au centre de cette vaste arène, à l'autel où le divin sacrifice devait se consommer au milieu des soldats et des lévites, la chape sur le dos, la mitre en tête, la crosse à la main, s'avance non du pas le plus ferme, mais avec la plus ferme contenance, un évêque qui répand, avec une prodigalité toute patriotique, des flots d'eau bénite et de bénédictions sur le peuple, sur l'armée et aussi sur la cour.

«C'est l'abbé de Périgord, c'est l'abbé de Talleyrand, c'est l'évêque d'Autun», disait-on. Quel fut mon étonnement de reconnaître, dans ce pontife de la révolution, mon prélat de Versailles! Depuis une année j'avais beaucoup entendu parler de l'évêque d'Autun. Sa physionomie m'expliqua sa conduite, et sa conduite m'expliqua sa physionomie. Chez qui que ce soit, jamais le moral et le physique ne se sont mieux accordés.

Je n'avais vu M. de Talleyrand que de très-loin. Je le vis de plus près enfin quand il revint en France où il fut rappelé en 1796 sur la proposition de Chénier, par un décret spécial de la Convention. Peu après son retour, sans condition encore, comme il avait quelque loisir, il vint passer vingt-quatre heures à Saint-Leu, chez Mme de La Tour où je me trouvais. Il fut, comme on l'imagine, l'objet de toute mon attention. Je croyais, à parler franchement, qu'il ne m'accorderait qu'une très-faible partie de la sienne. Il en fut autrement. Déterminé ce jour-là à plaire à tout le monde, ou peut-être prévenu en ma faveur par une femme aimable avec laquelle il avait fait ce petit voyage, il me traita avec une bienveillance à laquelle je me laissai prendre. J'y répondis par l'abandon le plus complet, et m'amusai fort pendant toute cette soirée, où tout en riant je lui gagnai quelque argent, ce dont il peut se souvenir, car alors il n'était guère plus riche que je ne l'étais à mon retour de l'exil où il m'a fait envoyer en 1815[2]. On s'étonnera peut-être qu'il se soit laissé battre par moi toute une soirée, mais c'était à un jeu de hasard, et non à un jeu de finesse.

Je n'imaginais pas alors que ce prélat rentrât jamais dans les affaires publiques, et qu'il pût raccommoder sa fortune autrement que par des spéculations de bourse, que ce ci-devant agent du clergé entendait aussi bien que le plus délié des agens de change. L'apôtre de la constitution de 1791 ne me paraissait pas pouvoir devenir celui de la constitution de l'an III. Je me trompais. Quand je revins d'Italie, le citoyen Talleyrand était ministre. Le 18 fructidor et l'active amitié de Mme de Staël l'avaient porté à la place de Charles Lacroix.

Il était donc ministre du Directoire quand je me retrouvai avec lui chez le général Bonaparte. La bienveillance qu'on m'y témoignait fortifia sans doute celle qu'il semblait me porter, mais qui n'allait cependant pas jusqu'à la confiance. La conversation brisée qu'il eut avec moi ne roula guère que sur des intérêts de littérature; il me parla de plusieurs écrivains, et particulièrement de Champfort. Je fus assez surpris de ne pas lui voir adopter vivement les éloges que je donnais à cet académicien dont l'esprit et les talens lui avaient été plus d'une fois utiles, ce que je savais de Champfort lui-même, qui s'applaudissait d'avoir trouvé dans l'évêque d'Autun un organe par lequel il pouvait faire proclamer à la tribune ses propres opinions.

Ce ministre venait ce soir-là inviter le général à une fête qu'il lui préparait à l'hôtel des relations extérieures, et le prier d'en déterminer le jour. Il pria aussi Mme Bonaparte de vouloir bien lui donner la liste des personnes qu'elle désirait faire inviter. J'y fus probablement porté, car le lendemain je reçus une invitation.

Cette fête, où l'élite de la société de Paris était réunie, se composa, comme toutes les fêtes, d'un bal et d'un souper: je n'en aurais pas parlé, si elle n'avait pas donné lieu à un incident assez piquant pour qu'on en tienne note.