Il m'avait engagé à assister à cette séance, et s'était chargé de m'y conduire. Je me rendis chez lui vers quatre heures et demie. Les séances académiques avaient lieu alors de cinq à sept heures. Dans le trajet de la rue de la Victoire au Louvre, où l'Institut siégeait, on arrêta plusieurs fois sa voiture pour la visiter, en conséquence d'un décret du Directoire, qui ordonnait la saisie et la combustion des marchandises anglaises, décret que les douaniers, à qui la ville était livrée, exécutaient d'une manière assez brutale. Le général supporta très-patiemment cette vexation qu'il pouvait faire cesser d'un mot, et me recommanda surtout de ne pas le faire connaître. Les douaniers de cette époque furent moins bien avisés que ceux à qui le maréchal de Saxe eut affaire. Les lauriers ne paient pas de droit, avaient-ils dit à Maurice. Ceux-ci auraient pu dire à Napoléon: Vos lauriers ne sont pas de fabrique anglaise.
Ils visitèrent, fouillèrent même la diligence du héros italique sans s'en excuser le moins du monde, empressés qu'ils étaient de satisfaire le gouvernement, qui semblait moins faire la guerre aux Anglais qu'aux Français.
La séance fut brillante. L'assemblée était composée de l'élite de la société. Le désir de voir l'homme à qui l'on devait une paix acquise par tant de victoires y attirait plus de spectateurs que l'éloquence des académiciens n'y avait attiré d'auditeurs; aussi regardait-on plus qu'on n'écoutait.
Un seul lecteur attira sur lui l'attention publique, mais par cela même qu'il n'y faisait pas distraction: c'est Chénier. Il lisait un poëme à la louange du général Hoche. Ce poëme, où respire la haine la plus énergique contre l'Angleterre, était écouté avec satisfaction. Elle se changea en enthousiasme, quand du héros mort passant au héros vivant, et s'adressant à un sentiment non moins vif que les regrets dus aux rares qualités de Hoche, je veux dire l'espérance que l'on fondait sur le génie de Bonaparte, le désignant par le surnom d'Italique, il s'écria:
Si jadis un Français, des rives de Neustrie,
Descendit dans leurs ports précédé de l'effroi,
Vint, combattit, vainquit, fut conquérant et roi,
Quels rochers, quels remparts deviendront leur asile,
Quand Neptune irrité lancera dans leur île
D'Arcole et de Lodi les terribles soldats,
Tous ces jeunes héros, vieux dans l'art des combats,
La grande nation à vaincre accoutumée.
Et le grand général guidant la grande armée!
Les applaudissemens, les acclamations qui s'élevèrent de toutes parts prouvèrent que ces beaux vers exprimaient les sentimens de toute l'assemblée; disons mieux, de toute la France.
La séance levée, nous retournâmes chez lui, où nous n'arrivâmes pas sans avoir été arrêtés et interpellés de nouveau. Ces importunités ne lui firent pas oublier les hommages qui lui avaient été prodigués dans cette soirée.
Personne n'a plus attaché de prix que lui au titre de membre de l'Institut, ce soir-là du moins. Dès lors, il le prit dans tous ses actes publics.
Après le dîner, c'est-à-dire à neuf heures du soir, il reçut quelques visites, et entre autres celle de Mme Tallien, qui s'empressait de le féliciter de son nouveau triomphe. L'opinion universelle ne pouvait pas s'exprimer par un plus gracieux interprète. Je ne sais pas trop si ce n'est pas ce soir-là que je rabrouai le général avec la liberté qu'il m'autorisait à prendre, et dont au reste je n'ai jamais trop abusé. La conversation, bien qu'elle fût engagée avec des dames, tomba sur les armes, sur les sabres, sur les lames, sur la qualité que la trempe pouvait leur donner, et qui les rend propres même à couper le fer; je citai, comme preuve du fait, un yatagan que j'avais rapporté de Corfou. «Qu'en avez-vous fait? me dit le général.—Je l'ai donné à Talma.—Cela est bien d'un poëte. Ces messieurs font leur cour même aux rois de théâtre.—Je ne la fais pas même aux héros, général; je ne la fais qu'aux dames: Madame est là pour le dire.» Il ne répliqua rien. Peut-être cette boutade ne lui avait-elle pas donné d'humeur.
Il alla sur ces entrefaites visiter les côtes du nord. On faisait dans tous les ports des armemens considérables. Comme il avait été nommé général en chef de l'armée d'Angleterre, l'on tenait pour certain qu'au printemps cette armée irait visiter les Anglais chez eux. Une descente se préparait en effet; mais ce n'était pas en Angleterre que Bonaparte songeait à attaquer la puissance anglaise.