Je venais de lire mes Vénitiens au Théâtre-Français. Instruit du fait, le général voulut un jour après dîner entendre cet ouvrage, et le voulut comme il voulait, c'est-à-dire sans admettre le moindre délai, ce soir, à l'instant même. Je n'avais pas là mon manuscrit, et j'étais pris d'une extinction de voix; n'importe, un aide de camp irait chercher mon manuscrit, et même le lirait si la voix ne me revenait pas.
Au terme du répit que j'obtins, non pas sans peine, cette lecture eut lieu devant une assemblée dont il m'avait laissé le choix, et où se trouvaient, indépendamment des convives que j'ai nommés plus haut, Méhul et David. La pièce produisit une impression profonde sur tous les assistans et sur le général lui-même. Mais après avoir accordé des éloges au soin que j'avais mis à donner à mon sujet les couleurs locales, et à la fidélité avec laquelle j'avais conservé à la politique et aux moeurs vénitiennes la physionomie qui leur est propre: «Pourtant, me dit-il, j'ai un reproche à faire à votre premier acte.—Quel reproche, général?—C'est de ne pas montrer le sénat de Venise sous des couleurs assez odieuses.—Je n'ai pourtant pas dissimulé la rigueur de ses institutions.—Mais vous justifiez cette rigueur par le but que le sénat se proposait, le maintien de l'indépendance.—C'est vrai; mais tel était l'esprit qui régnait dans le sénat de Venise depuis six cents ans, l'esprit qui créa le conseil des Dix et le conseil des Trois. Ce que ces aristocrates craignaient surtout, c'était de voir quelqu'un d'entre eux se perpétuer dans le pouvoir. Ils se soumettaient à la tyrannie de la loi pour échapper au despotisme d'un de leurs semblables; ils sacrifiaient à leur indépendance leur liberté, leur sécurité même.—Mais cet intérêt, reprit-il vivement, peut faire excuser ce gouvernement de bien des choses. Nous avons donc eu tort de lui faire un crime de ses institutions, et de nous en prévaloir pour le détruire?»
Cette phrase, qui me révéla toute sa pensée, révèle aussi la tendance de son esprit; tendance qui s'est si ouvertement manifestée depuis.
À la discussion politique succéda la discussion littéraire. Quoique peu familiarisé avec les théories dramatiques, il raisonna sur les effets de l'art avec une grande sagacité; il blâma le dénoûment qu'à la prière de nos dames, ainsi que je l'ai dit, j'avais substitué à celui qui, dans mon projet, devait terminer mon drame, et justifia avec tant d'éloquence et d'originalité ma propre opinion, qu'il me fut impossible de n'y pas revenir, quoique Mme Bonaparte intercédât pour la grâce[1]: chacun était dans son caractère.
Pendant ces soirées consacrées aux muses, son salon, devenu leur sanctuaire, était fermé à tous les profanes. Les autres jours, c'était différent: quoiqu'il ne fût pas ouvert à tout venant, ce salon, ces soirs-là, n'était guère moins peuplé que celui d'un membre du Directoire; et c'est alors qu'on pouvait voir que l'ascendant d'un grand caractère donne une autorité aussi réelle au moins que celle qui est attribuée à une grande place.
Parmi les gens qu'une admiration sincère amenait là, se trouvaient aussi des gens de parti qui, sous prétexte de le féliciter, venaient épier les secrets sentimens du vainqueur de l'Italie, soit pour voir s'ils ne pourraient pas en faire un appui à leurs projets, soit dans l'ignoble but de trafiquer des notions qu'ils auraient surprises. Rien de plus circonspect sous ce rapport que l'attitude qu'il sut conserver au milieu d'eux, blâmant avec une égale énergie les intentions furibondes des terroristes, et les perfides menées des contre-révolutionnaires, ne dissimulant pas, quand l'occasion s'en présentait, l'indignation que lui inspiraient les abus du pouvoir et les mesures qui rappelaient le système de la terreur: mais dans la manifestation de ces sentimens propres à lui concilier l'affection publique, ne laissant rien échapper où, s'il y trouvait un blâme, le gouvernement pût trouver une menace. Le Directoire pouvait voir en lui un mécontent, mais non pas un ennemi.
Il était évident toutefois que dès lors le règne du Directoire lui semblait ne pas pouvoir durer; qu'il tenait ce gouvernement pour blessé à mort dans la journée du 18 fructidor, au combat où il avait tué son adversaire; que le pouvoir exécutif, ressuscité sous cette forme, lui paraissait répugner à la majorité de la nation, jacobins comme royalistes; aux jacobins, parce que ce système leur donnait des rois dans leurs égaux; aux royalistes, parce qu'en rétablissant un pouvoir exécutif distinct du pouvoir législatif, il ne le leur rendait pas sous la forme qu'ils voulaient. Bonaparte se sentait sans doute assez fort pour porter au Directoire le coup qui devait achever de l'abattre; mais ne se sentant pas encore en position de recueillir son héritage, il ne voulait pas travailler pour autrui; il ne voulait ni de la démocratie, où il ne serait pas maître, ni de la contre-révolution qui lui donnerait un maître. En ajournant l'exécution de ses grands desseins, il s'arrangeait cependant de manière à se faire reconnaître par les uns et par les autres pour l'homme nécessaire dans la crise plus ou moins prochaine que tous commençaient à prévoir.
Sur quel autre que lui en effet pouvait-on jeter les yeux? quel autre possédait à un degré plus éminent une de ces hautes qualités qui, prises séparément, suffisent à faire un homme supérieur, et qui se trouvaient réunies en lui? Où était son rival? Moreau n'avait qu'une de ses capacités; Hoche, qui peut-être les eut toutes, n'existait plus. Grand politique, grand administrateur, grand capitaine, homme d'État aussi, il ne s'abusait pas quand il se sentait appelé à sauver la France. Il ne s'abusa pas non plus quand, pour agir, il pensa devoir attendre que les partis, dans leur lassitude, le suppliassent de les sauver les uns des autres.
Cependant il avait accepté et subi les honneurs que la politique d'un gouvernement jaloux avait cru devoir lui décerner, et le banquet où l'avaient convié les deux conseils, dont la bienveillance n'était guère plus franche que celle du Directoire. Je n'assistai ni à l'une ni à l'autre de ces solennités; ces sortes de fêtes ont peu d'attrait pour moi. J'aimais qu'on lui décernât ces triomphes, mais je ne croyais pas que mon dévouement m'obligeât d'en partager l'ennui.
Il en fut autrement quand le général alla prendre séance à l'Institut, où il avait été nommé à la place de Carnot, tué civilement par le 18 fructidor.