Mais il est temps d'entrer en matière.

Le général arriva presqu'en même temps que nous à Paris. Il ne s'était pas arrêté long-temps à Rastadt, où il avait été nommé président du congrès convoqué dans cette ville pour traiter de la paix avec l'empire germanique. Une mission de ce genre avait peu d'attraits pour ce génie éminemment fait pour dicter des lois, et que fatiguaient les lenteurs et les subtilités diplomatiques. Peut-être aussi était-il impatient de connaître l'influence que sa présence exercerait sur la France, agitée par la secousse que lui avait imprimée le coup d'État du 18 fructidor, et sur la capitale, inquiète entre la contre-révolution dont on l'avait garantie, et la réaction révolutionnaire à laquelle on semblait vouloir l'abandonner.

Dès que je fus instruit de son arrivée, je courus chez lui rue Chantereine, qui, débaptisée par la voix publique, venait de prendre le nom de rue de la Victoire, qu'on a eu la sottise de lui retirer. Plus heureux que la majeure partie des gens qui se présentaient à sa porte, et pour qui sa porte ne s'ouvrait pas toujours, je fus accueilli comme un membre de sa famille, comme un soldat de l'armée d'Italie. Soit que mon caractère et mon esprit eussent pour lui quelque attrait, soit qu'il entrât dans ses vues d'avoir à sa disposition un représentant de la littérature de l'époque, un homme par l'intermédiaire duquel il pût connaître l'opinion des gens de lettres et agir sur cette opinion, il me traita plus affectueusement encore à Paris qu'il ne l'avait fait hors de France, et me témoigna le désir (or le désir avait en lui le caractère de la volonté) de me voir le plus souvent possible.

Tout jaloux que j'étais de mon indépendance, je ne cherchai pas, j'en conviens, à me dérober à une sujétion dont j'étais fier; et je voyais qu'il m'en savait gré, non seulement à la manière dont il me recevait, mais aux reproches qu'il m'adressait quand j'avais pris un jour de congé. «On ne vous voit plus; que devenez-vous donc, Monsieur le marquis?» Tel est le compliment dont il me saluait, moi, dont il n'a fait ni un comte ni un baron, ce qu'au reste je suis très-loin de lui reprocher.

Sa maison m'était donc ouverte à toutes les heures, mais non pas son cabinet. Il m'admettait dans sa confiance, mais non pas à toutes ses confidences; et à qui les faisait-il toutes? Politique jusque dans ses affections, eût-il jamais livré à quelqu'un son secret tout entier? Son secret était pour lui une somme divisible à l'infini, qu'il ne dépensait que dans le besoin, et qu'il ne distribuait que dans des mesures déterminées par son intérêt et proportionnées à l'utilité dont lui pouvaient être les confidens qu'il admettait à ce partage.

Quoi qu'il en soit, il me fit une assez belle part dans sa bienveillance, dans son amitié peut-être, pour me faire des envieux ou des ennemis, car l'un et l'autre c'est tout un, comme j'eus dans la suite occasion de le reconnaître.

Quoiqu'il ne tînt pas table ouverte, conservant en partie les habitudes qu'il avait prises à l'armée, il recevait souvent, et répondait par des invitations aux visites qu'il croyait pouvoir se dispenser de rendre, et pourtant devoir reconnaître par des politesses. Il en adressait souvent aussi par prévenance aux savans et aux gens de lettres; et comme il ne les connaissait pas tous, il me chargeait ordinairement de lui donner ma liste, qui devenait la sienne; confiance à laquelle je répondais avec plaisir et de manière à la justifier. Les noms de Lemercier et de Legouvé sont les premiers que j'ai fait porter sur ces invitations. Plus d'une personne que cette distinction est allée chercher, et pour qui elle a été par la suite une occasion de fortune, m'ont eu à leur insu la même obligation.

Ces dîners, où la chère était plus délicate qu'à l'armée, étaient charmans quand le général se mettait en frais d'amabilité, ce qui lui arrivait assez habituellement pendant cet intervalle de la campagne d'Italie à la campagne d'Égypte. Une conversation intéressante par son objet, piquante par sa liberté, et qu'il se plaisait à provoquer et à entretenir, n'en était pas la moindre friandise. Soit qu'on discutât une vérité, soit qu'on soutînt un paradoxe, ce qui ne lui déplaisait pas, il s'en mêlait volontiers, et n'y brillait pas moins par la subtilité que par la solidité de son esprit, imprimant à ses erreurs même, car il n'en était pas exempt, le cachet d'un génie scrutateur et original.

Les soirées qui suivaient ces dîners étaient employées d'ordinaire à la lecture de l'ouvrage d'un des convives. Ducis y récitait ses plus belles scènes; Legouvé y fit entendre son poëme des Sépultures; Bernardin y lut son dialogue de Socrate, lequel, par parenthèse, nous parut quelque peu longuet. Quandòque bonus dormitabat.

Je remarquai, dans les opinions émises par le maître de la maison sur ces divers ouvrages, sa tendance à tout rattacher à l'intérêt qui le dominait; jamais il n'en pouvait faire abstraction, et considérer les compositions dans leur rapport avec le but que l'auteur s'était proposé. Les productions des arts, comme les découvertes des sciences, ne lui plaisaient entièrement qu'autant qu'elles étaient d'application utile à ses besoins présens. J'en eus une fois la preuve à l'occasion même d'un de mes ouvrages.