«Ces pensées, ces sentimens, ces images, disait-il, sont bien autrement nobles que les rabâchages de votre Odyssée. Voilà du grand, du sentimental et du sublime. Ossian est un poëte; Homère n'est qu'un radoteur.—Homère, il est vrai, général, radote quelquefois. Horace le lui reproche, ainsi que vous. Je ne suis pas assez malavisé pour vous contredire tous les deux. Mais si Horace ressuscitait et jugeait Ossian, je doute qu'il partageât en tout votre opinion sur ce barde. Les premières pages du rapsode écossais lui plairaient sans doute, mais il s'apercevrait sans doute aussi, aux pages suivantes, que ce rapsode n'a qu'un ton, qu'une couleur; que s'il est doué jusqu'à un certain point du génie qui exprime, il manque absolument du génie qui combine; que ces poëmes dénués d'action ne sont rien moins que des épopées; que malgré l'éclat du style, ces chants monotones ressemblent à des palettes où sont jetées au hasard des couleurs brillantes, élément d'un tableau qui ne forment pas un tableau, faute d'être appliquées à des dessins, faute d'être employées par un artiste. On ne peut me reprocher de ne pas aimer Ossian: je m'en suis pénétré pour écrire une de mes tragédies. J'aime ses beautés; j'aime peut-être aussi ses défauts. Mais je ne le préfère à aucun poëte épique connu; mais je ne puis le préférer à Homère, le plus sublime de tous, s'il n'en est pas le plus parfait.»
Le général, qui ne s'est jamais tenu pour battu, allait répliquer, quand on ouvre la porte. C'était Duroc. «Qu'est-ce? dit Bonaparte en fronçant les sourcils. Je n'ai point appelé, je n'ai point sonné.—Général, comme l'escadre a mis en panne, le général Kléber a profité de l'occasion pour venir vous voir. Il est là, dans la chambre du conseil.—Ne vous ai-je pas dit d'attendre pour entrer que je sonnasse? Ai-je sonné? Pourquoi vous permettre de déroger à mes ordres?—J'ai cru, général, que la circonstance…—Vous avez mal cru. Rien ne vous autorise à désobéir. Retirez-vous, et ne rentrez pas que je ne vous appelle. Retirez-vous.»
Duroc se retira tout déconcerté. Je ne l'étais guère moins que lui. Quelques secondes de silence succédèrent à cette explosion. Tout signe d'humeur ayant disparu: «Général, lui dis-je, vous avez été bien sévère pour ce pauvre Duroc.—N'est-il pas militaire? Ne sait-il pas ce que c'est qu'un ordre?—La circonstance, au fait, est particulière: le général Kléber peut avoir des choses importantes à vous dire, plus importantes même que celles que je vous dis. Il ne peut pas revenir à volonté.—Il n'appartient à personne de juger de l'importance des objets dont nous nous occupons. Eût-elle porté sur des objets plus graves, notre conversation n'en eût pas moins été interrompue.—Mais ne va-t-on pas, d'après votre sévérité, lui prêter une tout autre importance que celle qu'elle a? Kléber s'imaginera que nous décidons ici du sort de l'Europe, du sort du monde, tandis que nous nous occupons de questions innocentes s'il y en a; tandis que, comme l'avocat patelin, je plaide ici pour Homère contre la nymphe Calypso.» Ce trait d'érudition l'ayant fait rire: «Ne me donnez pas, je vous prie, plus d'importance que je n'en veux avoir.»
Cependant il s'était levé; et tout en s'acheminant vers la porte, sans quitter toutefois ses pantoufles: «Allons voir, Kléber», me dit-il.
Le temps était superbe. C'est à cette station, je crois, que le convoi qui était parti de Gênes, le convoi qui portait Baraguey-d'Hilliers, fit sa jonction avec nous. La flotte cependant exécutait des évolutions; et tandis que trois cents bâtimens de transport restaient immobiles autour du vaisseau amiral immobile aussi, les bâtimens de guerre, défilant à notre poupe, venaient successivement le saluer de leurs aubades, auxquelles répondait la musique des guides, qui était sur notre bord. Rien de brillant comme le spectacle que se donnaient réciproquement les vaisseaux de l'escadre.
La musique des guides était excellente. Le général, qui connaissait toute l'influence de l'harmonie sur le soldat, exigeait, par politique plus que par goût, que Bessières, qui commandait cette élite, apportât une attention particulière à la composition de cette partie du personnel de sa compagnie. Aussi ses musiciens ne reculaient-ils devant aucun des morceaux qui leur avaient été fournis par le Conservatoire, si difficiles qu'ils fussent; aussi exécutaient-ils les symphonies d'Haydn, et les ouvertures de quelque opéra que ce fût, avec autant de facilité que la Marseillaise et le Ça ira.
Avec quel plaisir je leur entendis exécuter la chasse du Jeune Henri! Jamais cette composition, où le génie de Méhul a réuni tous les genres d'expression, n'a eu plus de charme pour moi. Pénétrant mon coeur, tout en ravissant mon oreille, elle rétablissait entre lui et moi, malgré l'espace qui nous séparait, des rapports immédiats et intimes. Animées par tant de souffles différens, mais par un même génie, ces trente voix qui n'en formaient qu'une pour exprimer la pensée d'un seul homme, n'étaient pour moi que la voix d'un ami.
J'éprouvais aussi la même illusion quand j'entendais les marches triomphales qu'à ma demande Méhul avait composées pour l'armée d'Orient. Mais je dois le dire, les militaires, à commencer par le général, ne partageaient pas mon enthousiasme, ce qui, après tout, conclut ici contre Méhul, et prouve que dans la circonstance il n'avait pas atteint le but, si bonne que fût sa musique.
Presque tous les militaires préféraient un pont-neuf arrangé pour le hautbois, la flûte, la trompette et la clarinette, aux compositions d'un des plus beaux génies qui aient existé. Le général était de ce goût; il ne s'en taisait pas; il aimait même à le répéter, malgré ma prédilection pour Méhul, et peut-être même à cause de cette prédilection; car, de sa nature, ce grand homme était un peu taquin. Le plus grand compositeur qui existât et qui eût existé, était alors pour lui la Maria, musicien français naturalisé en Italie, et dont le talent gracieux et facile s'était révélé l'hiver précédent par le Prisonnier, ouvrage que je suis loin de vouloir déprimer, mais que, tout en l'applaudissant, je ne saurais placer au rang d'Euphrosine et de Stratonice.
Dans une discussion qui s'était élevée entre le général et moi à ce sujet, et dans laquelle il n'avait pas ménagé Méhul, comme en cherchant à démontrer la différence de la musique vague et mélodieuse à la musique appliquée à l'expression des passions, à la musique essentiellement dramatique, je me prévalais de l'autorité de Gluck et de Sacchini: «De qui me parlez-vous là? me dit-il avec quelque impatience. Qu'est-ce que ces gens-là? Qui diable les connaît?—Général, repartis-je avec quelque vivacité, si vous ne connaissez pas ces gens-là, j'ai eu bien tort de parler musique avec vous si long-temps»; et je me retirai.