Le lendemain, comme il ne m'avait pas vu de la matinée dans le salon: «Arnault me boude, dit-il à Regnauld (c'était vrai); allez donc le chercher. Ce que j'ai dit hier n'était qu'une plaisanterie. Je ne voulais pas le chagriner; je ne voulais que m'amuser.»
Je ne me fis pas prier, comme on pense, pour remonter. «Eh bien! me dit-il en riant, m'en voulez-vous toujours? Il ne fait pas bon attaquer Méhul devant vous; il ne fait pas bon attaquer devant vous les gens que vous aimez.—Vous voyez, général, ce que je ferais, si devant moi quelqu'un se montrait injuste envers vous.» Jamais il n'a mal parlé depuis du talent de Méhul, en ma présence s'entend.
Il sentait mal la musique. Ce n'était tout au plus pour lui qu'un moyen de distraction, d'amusement. La musique chatouillait quelquefois son oreille, mais elle n'allait jamais à son âme. Cela tenait évidemment à son organisation. Quoique doué d'une voix douce, sonore, il chantait faux. Cela ne prouve-t-il pas qu'il entendait faux? aussi le chant n'était chez lui que l'expression de la mauvaise humeur. Dans ses momens de contrariété, se promenant les mains derrière le dos, il fredonnait de la manière la moins juste qui se puisse, Ah! c'en est fait, je me marie. Chacun savait ce que cela signifiait. «Si tu as quelque chose à demander au général, ne le fais pas en ce moment; il chante», me disait Junot.
Pendant ces stations, qui se renouvelèrent trois ou quatre fois, plusieurs personnes vinrent nous visiter sur l'Orient. Je n'y vis pas sans un véritable plaisir le fils de notre Fleury[7]. Ce jeune homme, à qui la révolution avait ouvert en totalité la carrière où l'appelaient toutes ses aptitudes, ajoutait déjà l'illustration qui s'attache au nom de Jean-Bart à celle que son père avait acquise dans un art moins dangereux, mais non moins difficile. Le capitaine Fleury était alors enseigne de vaisseau.
M. Geoffroi Saint-Hilaire, que son amour pour une science à laquelle il doit sa célébrité européenne conduisait en Égypte, pensa devenir victime du désir qu'il eut de venir saluer le général. La barque qui devait nous l'amener chavira au moment où il y entrait; et il ne savait pas nager. Heureusement fut-il rattrapé lorsqu'il reparut à la superficie de la mer, après avoir plongé à une certaine profondeur. Je regrette d'avoir perdu la lettre qu'il m'écrivit à ce sujet, et où il me racontait avec beaucoup de gaieté les détails de cet accident, qui me faisait rire et trembler tout à la fois, et dans lequel il conserva toute sa présence d'esprit. Sa manière de le raconter prêtait à son récit un piquant qu'à mon grand regret on ne retrouvera pas dans le mien.
Quand nous fûmes à la hauteur de Bastia, Berthier, que le général chargea d'une mission pour cette ville, m'ayant proposé de l'y accompagner, nous nous embarquâmes sur l'Artémise, l'une des frégates qui, l'année précédente, avait fait partie de l'escadre de Corfou. Lavalette et le citoyen Collot étaient aussi de ce voyage, qui nous plaisait par cela seul qu'il faisait diversion à nos habitudes. Standelet, pendant cette courte excursion, nous amusa beaucoup avec ses histoires de marine, avec ses exploits de flibustiers. Berthier, qui était bonhomme et qui aimait les braves, conçut à cette occasion pour ce capitaine un intérêt qui ne lui fut pas inutile par la suite, comme on le verra.
On apprend toujours quelque chose en voyage: celui-ci nous apprit que notre matelas étendu sur les planches de l'Orient était un lit meilleur que celui qu'il nous fallut partager avec les insectes de Bastia, et qu'à cela près qu'il y avait de la salade et des fraises, le dîner du bord valait cent fois mieux que celui qu'on nous servit à l'auberge, et non pas gratis, ainsi que peut l'attester le citoyen Collot qui en avança le prix, et à qui il n'a peut-être pas été remboursé.
Berthier coucha dans un lit de fer qui avait été oublié par le général anglais l'année précédente quand les troupes de Georges III, par la grâce de Dieu roi d'Angleterre, d'Écosse, d'Irlande, de France et de Corse, évacuèrent ce dernier royaume. Pendant que les gens qui avaient des affaires les faisaient, je me baignai dans le port, et puis j'allai me promener sur le rivage, heureux de sentir de la terre sous mes pieds. Nous ne nous rembarquâmes pas sans avoir déjeuné. À l'heure du dîner nous étions de retour sur l'Orient.
L'escadre avançait majestueusement, mais lentement; plus d'un motif l'empêchaient de presser sa course. D'abord il lui fallait attendre divers convois qui, soit des ports d'Italie, soit de ceux des îles, devaient la rejoindre à des points indiqués; puis, entourée de cette multitude de vaisseaux de transport sur lesquels le personnel et le matériel de l'armée étaient répartis, il lui fallait régler sa marche sur celle du plus mauvais marcheur.
C'était un admirable spectacle que celui de cette innombrable réunion de bâtimens de toute grandeur, ville flottante, au-dessus de laquelle les vaisseaux de haut bord s'élevaient comme les églises de la capitale au-dessus de ses plus hautes maisons, et que l'Orient, comme une cathédrale, dominait de toute la hauteur de son colosse.