On rit beaucoup de la méprise, et le général en rit comme tout le monde. «Mais ce trait, dit-il, n'en est pas moins digne de récompense. C'est pour sauver la vie à un homme que ce brave homme a exposé la sienne»; et il lui fit donner une gratification qui s'accrut de la générosité de tous les assistans.

C'est avec la certitude de ne pas l'altérer que je raconte ce fait qui s'est passé sous mes yeux. Un seul matelot, quoiqu'on ait dit ailleurs[10], se jeta à la mer en cette occasion. C'était un homme aussi gai que déterminé «Tu es bien heureux, lui dit le général, que la flotte ne marche pas. S'il avait venté bon frais, comment aurais-tu fait pour te tirer d'affaire?—J'aurais nagé.—Soit.—Mais la flotte marchant toujours, aurais-tu pu la rejoindre?—J'aurais nagé du côté de la terre. Il n'y a que deux lieues d'ici en Sicile, donc.»

À mesure que nous approchions de Malte, l'inquiétude que nous donnait le convoi en retard s'accroissait; elle ramenait souvent le général lui-même sur la dunette où il finit par s'asseoir, causant, tout en observant, soit avec l'un, soit avec l'autre, sur le premier objet venu. Cela me fournit l'occasion de reconnaître que s'il aimait plus que moi Ossian, il le connaissait moins bien que moi.

Je ne sais pas trop à quel propos on vint à parler du Werther de Goëthe, et à citer la lettre où cet infortuné raconte qu'en lisant à sa bien-aimée un poëme du barde écossais, il tomba sur ce passage qui avait un rapport si frappant avec sa propre situation:

«Zéphir importun, laisse-moi reposer; laisse-moi rafraîchir ma tête dans la rosée du ciel dont la nuit m'a couverte. L'instant qui doit me flétrir est proche, et le vent jonchera bientôt la terre de mes feuilles desséchées. Demain le chasseur qui m'a vu dans toute ma beauté reviendra. Ses yeux me chercheront dans la prairie que j'embellissais: ses yeux ne m'y trouveront plus.»

«Ce passage, dit le général, est tiré des chants de Selma.—Je le crois», dit quelqu'un à qui la littérature allemande était plus familière que toute autre, voire la littérature française. «Les poèmes d'Ossian se ressemblent tant entre eux, dis-je, qu'il est facile de prêter à l'un ce qui appartient à l'autre. Je ne crains pas d'affirmer pourtant que le passage n'est pas des chants de Selma.—Je suis si sûr qu'il est des chants de Selma, reprit Bonaparte, que je gagerais ce qu'on voudrait.—Et moi je gagerais ce qu'on voudrait qu'il est du poème de Berathon.—Je gage un louis.—Je gage un louis.»

Son Ossian, qu'il fit apporter, prouva que j'avais raison. Cela toutefois ne me profita en rien: nous n'avions pas mis au jeu.

Quatre ans après je songeai à me faire payer. Voici à quelle occasion. Par suite d'une des préventions les plus bizarres, Bonaparte, devenu premier consul, m'attribua un tort qui non seulement ne m'appartenait pas, mais qui même n'existait pas; et il avait, disait-on, l'intention de me destituer des fonctions de chef de la division d'instruction publique que je remplissais alors. Cette injustice m'eût ruiné. J'étais résolu néanmoins à l'endurer sans réclamer, mais résolu aussi à lui demander le paiement du louis qu'il me devait. Au reste, la destitution n'eut pas lieu; et quant à la dette, il s'en est largement libéré depuis. Voyez son testament.

Tout en parlant, ses regards se reportaient toujours sur l'horizon; et ne voyant pas assez distinctement à l'oeil nu, il m'empruntait souvent mes besicles. Cela leur donna pour moi un prix dont je n'eus l'idée que par le chagrin que j'éprouvai quand je les perdis. Il entrait, je le répète, autant d'affection que d'admiration dans le sentiment que j'avais pour cet homme[11].

La Pantelerie était dépassée; nous gouvernions sur Gozzo, quand les frégates qui éclairaient notre marche signalèrent des voiles au sud. «Ce sont les Anglais, disait-on; ils se sont placés entre Malte et nous: il y aura bataille.» Grand remue-ménage à bord; branle-bas de combat; toutes les cloisons qui partageaient le vaisseau sont enlevées; tous les bagages sont portés à fond de cale; les postes sont distribués; les fonctions aussi; personne ne sera inutile; les militaires se battront; les savans porteront les gargousses.