Une bataille navale dirigée par Bonaparte devait avoir un caractère particulier et porter l'empreinte de son audace. Autant que j'en ai pu juger par les propos que j'ai saisis, abrégeant la canonnade, qui ne pouvait que nous être désavantageuse par les raisons expliquées plus haut, on devait serrer l'ennemi le plus promptement et le plus près possible, et manoeuvrer pour l'abordage. Des préparatifs avaient été faits dès long-temps dans ce but. On déployait de longues et fortes chaînes armées de grappins, qui devaient accrocher et lier les vaisseaux ennemis à nos vaisseaux, et peut-être supporter des ponts volans, à l'aide desquels on jetterait d'un bord à l'autre nos troupes impatientes d'en venir aux mains.
Tout était prêt enfin pour recevoir les Anglais, quand les signaux de l'escadre légère nous annoncèrent que la flotte en vue était celle que nous attendions si long-temps, ce convoi de Civita-Vecchia, à la recherche duquel l'Artémise avait été envoyée, et par laquelle il était escorté, ce qui nous fut bientôt confirmé par Standelet lui-même.
Ce capitaine, quelques jours après nous avoir quittés, ayant rencontré le convoi à peu de distance des bouches du Tibre, avait fait route avec lui; mais présumant que la flotte s'était ennuyée de l'attendre, au lieu de se rendre à Maretimo, il était allé droit à Malte. Il nous y avait attendus trois jours; et las de ne pas nous voir arriver, il revenait sur ses pas, quand il fut signalé par nos vigies. Tel est le résumé du rapport qu'il fit à l'amiral en présence du général en chef, du chef de l'état-major général, et de quelques personnes qui se trouvaient comme moi, pour le moment, dans la chambre du conseil.
«Cette marche, dit l'amiral, n'était pas celle que je vous avais tracée; vous deviez nous rejoindre à la station de Maretimo, ou nous y attendre; si vous l'aviez fait, la jonction se serait opérée depuis quatre jours.—J'ai cru faire pour le mieux en mettant le convoi sous la protection du canon de Malte, reprit Standelet.—Vos instructions, capitaine, vous enjoignaient de vous rallier à la flotte, et non d'aller à Malte. Vous avez eu tort de ne pas les suivre ponctuellement.—Il est bien dur, amiral, quand on a fait pour le mieux de s'entendre blâmer. Il me semble que le résultat de ma mission me donne droit à autre chose qu'à des reproches, et qu'il y a peu de justice dans la manière, dont vous me traitez. J'en appelle au général en chef, au général Bonaparte lui-même.»
Confident des inquiétudes que l'absence prolongée de l'Artémise avait causée au général, je n'entendis pas sans crainte le malencontreux capitaine lui adresser cette inconvenante interpellation. À ces mots: «J'en appelle au général en chef», la figure de Bonaparte, jusqu'alors impassible, prend une expression formidable: de bleus qu'ils étaient dans le calme, ses yeux devenus noirs, lancent des étincelles. «N'en appelez pas à moi, répond-il avec un accent terrible. Ne me demandez pas mon avis. Je ne veux pas le donner. Quand je songe à la responsabilité que vous avez assumée en dérogeant à vos instructions, quand je songe à toutes les conséquences que peut entraîner le retard que vous apportez à la marche de la flotte, je ne puis que m'étonner de l'indulgence de l'amiral. N'en appelez pas à l'avis du général en chef; il ne pourrait s'empêcher de vous renvoyer devant un conseil de guerre pour cause de désobéissance, et vous savez qu'il y va de la tête. Encore une fois, n'en appelez pas au général en chef.»
Foudroyé par ces mots, Standelet ne répliqua rien. Bruéys, un des meilleurs hommes qui fussent au monde, était attéré. Il fit sortir le capitaine, et se réunit à Berthier, à Lavalette et à moi, pour apaiser le général, qui était encore plus irrité de la satisfaction que Standelet montrait de sa faute que de sa faute même. «Je ne voulais pas me mêler de cette affaire, répétait-il; pourquoi me forcer à sortir de ma neutralité?»
Sur les témoignages qu'on lui rendit de la bravoure et de la capacité de cet officier, il s'apaisa pourtant, et ne s'occupa plus que du plaisir d'avoir retrouvé Desaix et Monge. Desaix, après l'avoir embrassé, retourna sur son bord; Monge resta sur le nôtre, où sa place lui était assignée par l'affection du général, place que personne ne s'avisa de lui disputer.
C'était un homme à part que Monge, un homme aussi amusant à étudier qu'intéressant à entendre. La somme de ses connaissances était immense. Il réunissait à la faculté qui apprend, celle qui invente, et à la faculté qui comprend, celle de se faire comprendre. Il démontrait à merveille; et pourtant de sa vie, je crois, il n'acheva une phrase. Il était éloquent, et pourtant ne savait pas parler; son éloquence, dénuée d'élocution, consistait dans un mélange de gestes et de mots qui se fortifiaient les uns par les autres; mélange d'où résultait une démonstration qui, expliquée par le jeu de la physionomie, arrivait à l'intelligence par les yeux autant que par ses oreilles, et dont les improvisations captivaient plus peut-être l'attention que les discours les mieux étudiés. C'était un plaisir de le voir parler. On ne saurait dire combien il y avait d'esprit dans ses doigts.
Bonhomme au reste, mais bonhomme comme La Fontaine, et ne comprenant guère mieux ce qui se passait dans le monde, quoiqu'il s'en mêlât davantage.
Sa vivacité contrastait singulièrement avec la gravité de Berthollet. En disant tout, Berthollet se faisait moins écouter que Monge, qui n'achevait rien.