Le secret sur le danger auquel avait échappé l'Orient fut si bien gardé, que Gantheaume finit par oublier lui-même ce fait. Dix ans s'étaient passés sans que j'eusse revu ce marin, quand je le rencontrai chez Regnauld. Il avait fait, depuis cette époque, un beau chemin; au lieu de le contrarier, les courans comme les vents lui avaient été favorables; enfin il était amiral. Comme les grandeurs ne me semblaient pas avoir changé ses moeurs, je lui rappelai tout bas cette aventure. Il l'avait oubliée, mais non si bien oubliée, qu'il ne m'engageât à n'en pas parler, quand j'allais invoquer le témoignage de Regnauld pour lui rappeler le fait.

Gantheaume, bon et brave homme, n'était au fait qu'un marin médiocre, parlant ou plutôt criant beaucoup et se démenant sans agir. Favorisé par le sort, malgré ses bévues, il ne s'est pas même illustré par de grands désastres. Napoléon qu'il avait ramené d'Égypte le récompensa de son propre bonheur, et lui sut gré du hasard comme si c'eût été de l'habileté. C'est bien; cela fait honneur à quelqu'un, mais est-ce à Gantheaume? Ce pilote, qui fut chargé depuis de diriger des expéditions si importantes, a-t-il justifié comme amiral les faveurs dont il fut comblé par la reconnaissance consulaire, par la reconnaissance impériale?

Qu'a-t-il fait en 1801 avec cette escadre qui eût sauvé l'Égypte si elle y eût porté des secours si difficilement amassés, si impatiemment attendus? Il l'avait prise à Brest, il la conduisit à Toulon, où il la reconduisit encore quelques mois après, au retour d'une nouvelle sortie qu'il fit sur l'ordre exprès du premier consul. Cette sortie-là, il la poussa jusqu'à vingt lieues d'Alexandrie; mais quoiqu'une de ses corvettes y soit entrée, il n'alla pas plus avant.

Obstiné dans sa bienveillance, Napoléon n'en persista pas moins à confier à Gantheaume les commandemens les plus importans, les plus brillans; il fut un temps où il n'était question dans les journaux que des allées et venues de cet amiral, dont l'escadre, bloquée par les Anglais, ne pouvait manoeuvrer qu'en rade. C'est à l'occasion de ses éternels voyages du port de Brest à la baie de Berteaume, que ses collègues du conseil d'État, car il était membre aussi du conseil d'État, lui composèrent cette épitaphe de son vivant:

Ici gît l'amiral Gantheaume,
Qui, dès que soufflait le vent d'est,
De Brest voguait droit à Berteaume,
Et, dès que soufflait le vent d'ouest,
Revoguait de Berteaume à Brest.

CHAPITRE IV.

Siége et prise de Malte.—Capitulation.—Je trouve le moyen d'exécuter l'article favorable aux chevaliers de la langue de France.

Qu'on me permette de le répéter: je n'ai pas pris l'engagement d'écrire l'histoire du temps où j'ai vécu, mais seulement ce que je sais de particulier sur les hommes remarquables avec lesquels je me suis trouvé en rapport, et sur les faits intéressans qui se sont accomplis sous mes yeux.

Qu'on ne me reproche donc pas de n'en pas dire sur le siége de Malte plus que n'en contient ce chapitre. En compilant les récits qui en ont été faits, je pourrais compléter le mien; mais je ne veux dire que ce que je sais, et je ne sais bien que ce que j'ai vu.

La possession de Malte échappait évidemment à l'ordre des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, dont l'institution n'était plus en harmonie avec l'esprit du temps, et aux droits desquels on n'ignorait pas que le czar Paul Ier avait l'intention de se substituer. La France jugeant la possession de cette île nécessaire à ses communications avec l'Égypte, Bonaparte avait ordre de s'en emparer, si c'était possible; mais dans la circonstance pouvait-il tenter le siége d'une pareille place? Ce qu'il ne pouvait faire de vive force, il le fit par adresse; ce qu'il ne pouvait pas conquérir, il l'escamota.