Bonaparte forma de plus une garde nationale pour le maintien de la tranquillité intérieure, et quatre compagnies de canonniers pour la défense des côtes. Pour rattacher par des liens puissans Malte à la France, et conformément à ce qui avait été fait en Corse en 1766, sous nos rois, quand, avant la naissance de Napoléon, cette île devint française, il statua que des enfans choisis dans les meilleures familles seraient envoyés sur le continent pour y être élevés dans les écoles de la république. Indépendamment de cela, pourvoyant aux besoins de l'instruction locale, il créa des écoles de différens degrés, une bibliothèque, un cabinet d'antiquités, un muséum d'histoire naturelle, un jardin botanique, un observatoire; et il affecta des revenus à l'entretien de ces divers établissemens. Il ne négligea pas non plus les intérêts de la religion. Déterminant les rapports des divers cultes entre eux, il mit des bornes aux empiétemens du clergé latin sur le clergé grec, déclara les prêtres indigènes seuls capables de posséder des bénéfices dans l'île, reconnut les droits des juifs, détermina l'âge où les religieux des deux sexes seraient admis à faire des voeux, purgea Malte de tous les moines étrangers, et par une mesure vraiment pieuse, il dota l'hôpital des revenus des couvens qu'il supprimait.

Six jours suffirent à tant de travaux. Après avoir confié les fonctions de commissaire du gouvernement à Regnauld de Saint-Jean d'Angély, dans lequel il avait déjà eu occasion de reconnaître cette haute capacité, dont il a si souvent usé par la suite, laissant à terre quatre mille Français sous le commandement du général Vaubois, Bonaparte revint à bord, et donna ordre d'appareiller.

Les chevaliers âgés de plus de soixante ans avaient obtenu la permission de rester à Malte; les autres fuient renvoyés dans leur patrie respective. Les chevaliers français qui, âgés de moins de trente ans, voulurent prendre du service sur la flotte ou dans l'armée, y furent admis selon leur grade, ou employés d'après leurs aptitudes dans les administrations: acte de politique et de générosité par lequel Bonaparte appelait dans son camp des hommes utiles, et ouvrait un asile à des infortunés qui, proscrits par les lois françaises et par la capitulation de Malte, avaient perdu deux fois leur patrie; acte où l'on reconnaît l'esprit de l'homme qui avait permis à Wurmser de sauver les émigrés enfermés avec lui dans Mantoue. Ce dernier fait, qui n'avait pas été ignoré des chevaliers, avait eu une grande influence sur leur détermination. Ils ne craignirent pas de se mettre à la discrétion d'un vainqueur si modéré: aussi Bonaparte disait-il qu'il avait pris Malte dans Mantoue.

Les esclaves mahométans trouvés dans le bagne furent distribués sur l'escadre, soit pour y être employés, soit pour être échangés en Égypte contre des chrétiens captifs chez les beys.

La flotte quitta Malte le 19 juin. Je restai dans l'île, puis je retournai en France. Quelles circonstances, quels motifs me firent changer tout à coup de direction? On va le savoir.

CHAPITRE V.

Ce qui se passa sur l'Orient pendant le siége.—Ce qui se passa dans Malte après le siége.—Banquet chez le général.—Promotions.—Villoteau, nolunt cantare rogati.—Conversation avec le général Dufalga.—Conversation avec le général en chef; à quel sujet.—Déplorable position des chevaliers français; j'y trouve un remède.—Regnauld tombe malade.—Je suis nommé pour le remplacer.—Il se rétablit.—La Sensible retourne en France et moi aussi.

Au moment d'effectuer la descente à Malte, quand Bonaparte donnait ses ordres aux officiers qui devaient concourir à cette opération, curieux de voir la chose de près, et jaloux aussi de prouver que le coeur d'un militaire peut se trouver sous un habit civil, je lui demandai la permission de l'accompagner. Il comprit ma pensée et me dit sans que je la lui expliquasse: «Le moment où j'aurai besoin de vous n'est pas venu, restez; les balles vont surtout chercher les inutiles.»

Pendant les douze ou quinze heures qu'il resta à terre, nous eûmes une nouvelle preuve de l'esprit de domination dont les militaires sont possédés, petits comme grands. N'étant ni soldat, ni marin, je n'étais dans le cas de sentir directement à bord l'autorité de qui que ce fût, et je n'avais jamais eu l'occasion de reconnaître qu'il y eût sur l'Orient un officier chargé de la police. À peine le général et l'état-major se furent-ils embarqués, que, sortant d'un pont inférieur où son rang l'avait relégué jusqu'alors, un sous-lieutenant de je ne sais quel corps vient s'établir dans le premier pont où les rats montèrent aussi; et prenant la qualité de commandant de la place qui, à l'entendre, lui revenait par droit d'ancienneté, il se met à donner, à tort et à travers, des ordres qui n'avaient pour but que de prouver qu'il avait le droit d'en donner. Ainsi, un écolier, qui monte à cheval pour la première fois, fatigue, jusqu'à ce qu'il soit jeté par terre, le pauvre animal qu'il gouverne. Je ne puis dire à quel point j'étais importuné de son outrecuidance. Comme il la porta jusqu'à intervenir dans une conversation que j'avais avec Monge: «Vous donnez des ordres ici! lui dis-je; en donnez-vous aussi chez l'amiral?—L'amiral fait sa police chez lui.—Comme la police de l'amiral n'est que de la politesse, montons chez l'amiral», dis-je à Monge.

La capitulation signée, nous mîmes pied à terre. J'allais loger avec Regnauld dans la cité Valette, chez un vieil avocat dont j'ai oublié ou plutôt dont je n'ai jamais su le nom. Le soir, toute la ville fut illuminée en réjouissance du mal que nous lui avions fait. Cette illumination, au reste, n'était pas ruineuse. Des bouts de chandelle fixés dans des sacs de papier de couleur à demi remplis de sable en firent les frais. Ce genre d'illumination, contre lequel le vent n'a pas de pouvoir, est d'un effet assez gai. Villoteau pouvait se croire encore dans l'île des Lanternes.