Desgenettes avait peine à se rendre à cet argument, et voulait réduire la saignée de moitié. Larrey, par des considérations qui avaient aussi leur valeur, soutenait cet avis comme le Maltais persistait dans le sien. «Docteurs, leur dis-je, tout système absolu a ses inconvéniens. S'il était permis à un ignorant d'ouvrir un avis, je vous proposerais de faire chacun de votre coté quelque concession. Huit, c'est trop peut-être; quatre, ce n'est peut-être pas assez. Prenons un moyen terme: six, par exemple; cela ferait, ce me semble, une saignée honnête. Dans le cas où elle serait reconnue insuffisante, on serait toujours à même d'y revenir.»
Ce mezzo termine fut adopté. Et vite on envoie chercher un chirurgien pour opérer, et l'on amène le premier qui se rencontre. C'était le chirurgien de je ne sais quelle demi-brigade. Larrey lui ordonne de saigner Regnauld, le saigner au pied. Le phlébotomiste en vain tente d'obéir. Étourdi par le soleil et aussi par le vin de Malte, il ne peut trouver la veine; bref, il s'y prend si gauchement, que Larrey, perdant patience, s'empare de la lancette et termine l'opération; puis, de concert avec Desgenettes, il va rejoindre le général en chef que j'avais prévenu de l'accident arrivé à Regnauld, et lui rendre compte de l'état où se trouvait ce commissaire.
Malgré ce qui avait été convenu, la mesure déterminée fut dépassée. Resté maître du champ de bataille, le docteur Sangrado fit tirer trois quarts en sus au lieu de moitié; et le patient s'étant endormi avant même qu'on eût bandé la saignée, il ordonna de le laisser en repos, et se retira tout satisfait, en recommandant de l'avertir s'il survenait quelque accident.
Sur ces entrefaites, je reçus un message du général en chef. D'après le rapport de nos docteurs, non seulement il acquiesçait à la demande que je lui avais faite de rester auprès de Regnauld pour le soigner pendant sa maladie, mais il m'envoyait un arrêté qui me nommait commissaire du gouvernement à la place du malade, si, comme on le craignait, il venait à succomber» Dans le cas contraire, je devais rejoindre l'armée sur la première frégate maltaise qui partirait pour l'Égypte.
Le lendemain 19 juin, à quatre heures du matin, la flotte mit à la voile et se dirigea sur Alexandrie.
À huit heures, j'entrai dans la chambre de Regnauld. Il ne s'était pas réveillé de la nuit. Quelle fut ma surprise et ma joie de le retrouver mieux portant que jamais! Il ne demandait que deux choses: la liberté de travailler et celle de manger. Le docteur maltais triomphait: il y avait lieu. Il avait en effet sauvé Regnauld par son procédé brutal, comme on sauve un noyé en le saisissant par les cheveux. En vain se montra-t-il peu complaisant pour les appétits du convalescent; en dépit de ses ordonnances, Regnauld, dès le jour même, se remit au bureau et à table aussi.
Me voilà donc à Malte sans fonctions, sans caractère, et pour combien de temps? Le matériel ne manquait pas pour armer les frégates maltaises; mais on ne savait comment leur former un équipage. Tous les hommes capables de servir, les forçats même, avaient été employés sur la flotte.
Cependant la frégate qui l'année précédente m'avait transporté à Corfou, la Sensible, était prête à partir pour France. Armée en flûte à Toulon, où elle avait été radoubée pendant l'hiver, elle n'avait servi dans l'expédition que comme vaisseau de transport. Mais l'amiral ayant reconnu que les réparations avaient accéléré sa marche et en avaient fait la meilleure voilière de l'armée, on lui avait rendu ses canons, et on l'expédiait en aviso pour porter en France la nouvelle de la prise de Malte.
Le général Baraguey-d'Hilliers, chargé des dépêches du général en chef pour le Directoire, vint nous trouver et prendre nos commissions. «Vous pourrez attendre long-temps encore une frégate, me dit-il; mais si vous voulez monter sur la mienne, il y a place pour vous.»
À cette proposition, une révolution subite se fit dans mes idées. Tous les déboires que j'avais éprouvés depuis mon départ se présentèrent en masse à mon souvenir et avec plus de force que jamais. J'avais sacrifié un bien-être réel à des avantages douteux, imaginaires peut-être. J'avais aliéné le bien le plus précieux pour moi, ma liberté, sans m'assurer même si l'homme à la fortune duquel je m'attachais pourrait me payer ce sacrifice. Déjà il avait été obligé de condescendre aux exigences des militaires, qui voyaient avec impatience sa tendance à me bien traiter, et dont l'arrogance était devenue insupportable. Il m'avait promis de m'employer quand l'occasion se présenterait. Mais quand se présenterait-elle? Mais se présenterait-elle? Attaché à l'expédition, non pas comme savant, mais comme homme de lettres, j'étais au milieu de tant de gens utiles un cheval de parade, une bête de luxe! encore n'étais-je pas à ce titre un objet de prédilection. «Vous n'êtes pas de l'Institut, m'avait dit Dufalga en voulant justifier je ne sais quel procédé dont je me plaignais.—Je partirai pour ne revenir que lorsque je serai de l'Institut», avais-je répondu. Mais c'était là le plus faible des intérêts qui me rappelaient en France. Les liens qui m'attachaient à ce doux pays tenaient moins à mon esprit qu'à mon coeur. Je le sentis plus vivement que jamais en cette circonstance, où l'éloignement de Bonaparte affaiblissait la puissance de son charme. L'occasion qui s'offrait ne se représenterait plus si je la laissais échapper. Ma détermination allait consommer mon esclavage, ou me rendre ma liberté. Ma liberté! Je consultai Regnauld. «Que ne suis-je à votre place!» me dit-il. Je consultai le vent. Le vent soufflait vers la France. Je m'abandonnai au vent.