Je sortis de Malte sans connaître beaucoup plus cette ville que lorsque j'y étais entré. Le travail que je m'étais imposé avait rempli toutes mes journées. Mais quand même il m'aurait laissé quelques loisirs, le moyen de battre le pavé et de courir les champs à Malte par la chaleur de juin, chaleur du ciel dont l'intensité était doublée par celle que réfléchit un roc qui ne refroidit jamais. Il faut pour s'en faire une idée y avoir été une fois exposé.

Cela m'arriva le jour du débarquement. Dans le trajet qu'il me fallut faire pour monter du porta la ville, j'en fus tellement accablé, que force me fut, à moitié chemin, de me réfugier dans une cabane pour reprendre mes sens. Mon sang bouillonnait dans mes veines; ma cervelle se fondait dans ma tête. Frappé d'éblouissement, d'étourdissement, une minute plus tard, je tombais pour ne plus me relever peut-être. L'ombre et un verre d'eau me rendirent à moi.

C'est à l'action de cette chaleur de réverbère, à laquelle Regnauld, chargé d'organiser les municipalités de campagne, avait été exposé pendant toute une journée, qu'il faut attribuer la fièvre violente qui pensa l'emporter.

On ne peut se promener à Malte qu'avant le lever ou après le coucher du soleil, et alors les portes de la ville sont fermées. Le matin, avant de reprendre mon travail, j'allais tous les jours me baigner dans le port.

Un jardin à Malte est un objet de luxe; la chose sans laquelle on ne saurait faire un jardin, la terre y étant rare. C'est là une matière exotique, un objet de commerce. Celle qui nourrit les magnifiques orangers qui ornent les jardins du grand-maître a été importée de Sicile. À Malte comme à Paris, ces arbres vivent emprisonnés, non pas pourtant dans des baisses étroites et mobiles, non pas entre quatre planches, mais dans des excavations creusées dans le roc, mais entre quatre murailles, au-delà desquelles leurs racines ne sauraient s'étendre.

Les végétaux les plus communs chez nous, sont là les plus rares. Voulez-vous donner de la valeur à l'objet le moins cher? faites-le voyager. Un Maltais me voyant en extase devant des arbres et des arbustes qui réussissaient d'autant mieux chez lui qu'ils y retrouvaient presque le sol et le ciel de l'Inde, me prend par la main d'un air de satisfaction, et me disant: «Vous allez voir bien autre chose», il me conduit dans un bosquet, à l'entrée d'une grotte; et me montrant une espèce de buisson qui végétait au bord d'un bassin: «Regardez, il n'y en a pas deux dans l'île.» C'était un groseiller à maquereau!

Le pied des murailles à Malte est couvert d'une infinité de croix tracées en couleur rouge. Cela m'attristait, parce que j'avais lu dans Brydone, auteur d'un Voyage en Sicile et à Malte, que ce signe annonçait qu'à la place où on le rencontrait, un chevalier avait été tué en duel. Un Maltais, à qui je faisais part de mes impressions à ce sujet, se mit à rire. «Ce signe, me dit-il, indique tout autre chose que ce que vous pensez: on croit que le respect qu'il commande s'étendra jusque sur l'espace qu'il recouvre, qu'il en écartera toute injure, et que la muraille sera protégée par la croix. C'est souvent le contraire. Vingt fois par jour la croix est compromise par la muraille.»

En effet, dans le moment où il me parlait, un homme qui nous tournait le dos prouvait la justesse de cette réflexion; et cet homme était celui-là même qui venait de peindre la croix devant laquelle il était arrêté, non pas pour prier.

LIVRE XV.

DE JUILLET 1798 À JUIN 1799.