CHAPITRE PREMIER.
Alexandre Berthier.—Trophées de Malte.—Vents contraires.—Mauvaise rencontre.—Combat, abordage.—Nous manoeuvrons pour prendre.—Nous sommes pris.
La nuit tombait quand nous sortîmes du port. Une fois dans mon hamac, je me mis à réfléchir sur le parti que j'avais pris avec tant de précipitation. Je n'y eus pas regret. Il m'était difficile cependant de n'en éprouver que de la joie. Mes souvenirs me rendaient par anticipation les jouissances qui m'attendaient auprès des amis que j'allais rejoindre, mais ils ne me retraçaient pas moins vivement celles que je perdais avec les amis dont je m'éloignais, celles qui avaient tempéré les désagrémens dont n'avait pu me garantir la bienveillance du général Bonaparte; de ce nombre était la confiance que j'avais trouvée dans le général Berthier.
«Celui-ci, me disais-je, me défendra si j'ai besoin d'être défendu. Il est dans la confidence de mes chagrins secrets; il en a la conscience, car il en éprouve de pareils.»
C'était par un effort de dévouement qu'il avait suivi Bonaparte dans une expédition d'outre-mer. Ses plus vives affections le rappelaient vers Paris, où il était impatient de revenir. «Les coups de fusil tirés, me disait-il souvent, et dès que nous serons établis au Caire, je retourne en Europe, je retourne en France.» Tout en me répétant cela, me conduisant un jour dans sa petite chambre, cellule plus étroite encore que celle du général en chef, et dont il avait fait une chapelle: «Trouvez-vous que cela ressemble?» ajouta-t-il.
Au pied de son lit était l'objet de sa dévotion, image sur laquelle se portaient son premier regard quand il s'éveillait, et son dernier regard quand il s'endormait: image bien faite pour expliquer sa ferveur, bien que ce ne fût pas le portrait d'une vierge. Il la devait, je crois, au pinceau, non pas de Raphaël, mais d'Apiani.
Si Berthier aimait Bonaparte, il était fort aimé de lui, et cela se conçoit. Fondée sur une utilité réciproque, leur union était de celles que le temps ne peut que fortifier: c'était celle du génie et de l'intelligence. Berthier devait sa gloire à ce qu'il avait compris le génie de Bonaparte, et la gloire de Bonaparte s'était accrue de ce qu'il avait été compris par Berthier. Personne n'a mieux traduit et transmis ses ordres que Berthier, qui était pour lui ce que la parole est à la pensée.
Bonaparte, dans les tournées qu'il faisait Je matin dans cette salle du conseil qui nous servait de cabinet de lecture, et où Berthier venait de temps à autre s'étendre et jaser sur le divan, le traitait avec une familiarité tout-à-fait affectueuse; tantôt lui pinçant l'oreille, tantôt promenant sa main dans ses cheveux, s'amusant à les ébouriffer, et l'appelant mon fils Berthier.
Je regrettais aussi Sulkowski. Mais la peine que me faisait notre séparation fut bien moins vive que celle que j'eusse éprouvée si j'avais été témoin de la mort qu'il reçut au Caire, si glorieuse qu'elle ait été.
La société que je trouvai sur la Sensible fit bientôt diversion à ces regrets. Indépendamment du général Baraguey-d'Hilliers et de ses deux aides de camp, du capitaine Bourdé et des officiers qui composaient l'équipage de cette frégate, plusieurs gens, remarquables à des titres différens, s'y étaient aussi embarqués. Plusieurs d'entre eux faisaient des vers; de ce nombre était un officier nommé Bouchard, homme d'esprit, connu par une jolie comédie intitulée les Arts et l'Amitié; un lieutenant de vaisseau, nommé Barré, dont les oeuvres étaient aussi burlesques au moins que celles de Scarron, quoiqu'il n'eût pas la prétention de le rivaliser, et le citoyen Collot qui alors tournait aussi des vers.