Blessé de l'indifférence avec laquelle il se croyait traité par le général en chef, ce munitionnaire le quittait comme on quitte une maîtresse, par excès d'amour, et soupirait sa peine dans des élégies qui prouvaient qu'il entendait mieux le calcul que la poésie.

Il n'y avait parmi les passagers aucune distinction de rang. L'accord le plus parfait régnant entre nos goûts comme entre nos opinions, nous vécûmes dès le premier jour en vieux amis, et par suite de la bonne grâce avec laquelle, à l'exemple du général, chacun s'étudiait à être agréable à tous, nous nous amusâmes autant qu'on peut s'amuser à bord ou en prison, sans recourir à la dispute.

Le moins gai de nos passe-temps n'est pas celui que nous procurait la lecture des lettres écrites par des soldats de l'expédition à leurs amis et à leurs maîtresses en France, et qui, pour la plupart, n'étaient pas cachetées. L'esprit de conquête, qui dominait toutes les têtes, s'y manifestait à chaque ligne. À les en croire, ils avaient pris tout ce qu'ils avaient vu; ils avaient pris la Sardaigne, la Sicile ainsi que Malte; ils avaient pris toutes les terres devant lesquelles ils avaient passé. Chaque lettre de ces Césars était un commentaire de veni, vidi, vici.

Le vaisseau était chargé des trophées de Malte, entre autres on remarquait, 1° un canon de bronze monté sur un affût aussi de bronze et ciselé avec un art admirable. Ce bijou était un présent que Louis XIV avait fait à l'ordre; 2° deux glaives de sept à huit pieds de haut, montés en argent doré et enfermés dans des fourreaux de même matière, espèce de croix, enseignes militaires et religieuses que les chevaliers portaient en tête des processions; 3° le drapeau pris par Eugène Beauharnais à l'attaque de la Floriane; 4° plusieurs pièces d'orfèvrerie d'un travail plus curieux que précieux, qui ornaient le trésor de Saint-Jean. Les épées et le drapeau restèrent exposés dans la chambre du capitaine; les pièces d'orfèvrerie furent serrées dans des armoires, et le canon, qui était de petite proportion, fut emballé dans des caisses et déposé à fond de cale.

Le vent ne nous fut pas long-temps favorable. Dès le lendemain de notre départ il sauta au nord, où il resta pour notre malheur pendant plus de huit jours. Nous passâmes tout ce temps à courir des bordées entre Malte et la Sicile, c'est-à-dire à pousser de droite à gauche et de gauche à droite des angles extrêmement aigus, procédé à l'aide duquel, après avoir fait soixante ou quatre-vingts lieues, nous parvenions quelquefois à en gagner huit contre la direction du vent.

C'était à se désespérer. J'aime mieux pourtant le vent contraire que le défaut de vent. L'un vous impatiente, mais il irrite l'activité; l'autre l'enchaîne et vous ennuie. Tout considéré, mieux vaut la fatigue que l'inaction. À force de louvoyer, au bout de huit jours nous avions presque atteint les côtes de Sicile. Encore quatre lieues, et nous doublions Maretimo, quand vers quatre heures du soir nous aperçûmes une voile à l'horizon.

Ce n'était pas la première que nous rencontrions. À la hauteur de la Pantelerie nous avions hélé un petit bâtiment qui venait de Toulon et allait à Malte, ou plutôt courait après la flotte. Il avait sur son bord, entre autres passagers, Tallien, qui, n'ayant pas été renommé à la législature, et renié de Paris dont il avait été l'idole, allait en Orient chercher fortune, ou, disons mieux, chercher sa vie. Trois ans auparavant, il régnait en France; il avait une cour à Chaillot. Déchu aujourd'hui de son crédit comme de son pouvoir, et sans autre compagnon que Brindavoine, espèce de groom qui, de l'écurie de Madame, avait passé à la chambre de Monsieur, il se réfugiait sous la protection d'un général qu'il avait protégé. Après l'avoir chargé de nos dépêches, nous lui souhaitâmes bon voyage, et certains d'achever heureusement notre course, puisqu'il n'avait fait aucune mauvaise rencontre dans la mer que nous allions parcourir, nous poursuivîmes notre route.

Quand le canot fut mis à flot pour porter nos lettres au capitaine de ce bâtiment, je fus, je l'avouerai, tenté de m'y jeter et de profiter, pour aller rejoindre le général, de l'occasion que je n'avais pas eu la patience d'attendre, et qui s'offrait à moi d'elle-même. Toutefois les considérations auxquelles j'avais déjà cédé, et peut-être aussi un peu de mauvaise honte me retinrent; et puis l'attrait de la France pour moi, comme celui de l'aimant pour le fer, se fortifiait à mesure que je me rapprochais du foyer d'où il émanait. Néanmoins il me fallut plus de force pour persister dans ma résolution, qu'il ne m'en avait fallu pour la prendre.

Mais revenons-en à notre nouvelle rencontre.

«Quel peut être ce vaisseau? disait Baraguey-d'Hilliers au capitaine.—Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir, répond Bourdé en braquant sa lunette achromatique, car il vient sur nous, toutes voiles dehors, et le vent lui est aussi favorable qu'il nous est contraire; en attendant, je vais assurer mon pavillon.»