Ce disant, il fait tirer un coup de canon et hisser le pavillon français. J'entends encore le tintement du bronze. Le vaisseau provoqué répondit aussitôt par un coup de canon, arbora pavillon espagnol, et continua à venir avec une vitesse toujours croissante. «Vaisseau anglais et de force supérieure à la nôtre», dit le capitaine dès qu'il eut reconnu la coupe de ce bâtiment, qui décidément nous donnait la chasse; et virant de bord, il se laissa aller à la direction du vent et battit en retraite. En cela il se conformait à ses instructions, qui lui prescrivaient d'éviter tout engagement; mais quelques heures s'étaient écoulées pendant qu'il faisait ses observations, et l'ennemi avait déjà gagné deux lieues quand la nuit survint.

La lune ne tarda pas à se lever, et le bâtiment, qui s'était perdu un moment dans l'obscurité, reparut plus puissant et plus menaçant. Il n'avait pas interrompu sa marche, que nous suivions facilement à l'aide des lunettes de nuit. Il nous serrait, il nous talonnait comme un limier la proie qu'il atteindrait sans l'avoir vue, et par les seuls calculs de son intelligence; sa marche était si supérieure à la nôtre, que le combat devenait inévitable. Nous nous préparâmes à le soutenir.

Le capitaine fit alors l'inventaire de ses ressources, la revue de ses forces. Cet examen lui en démontra l'insuffisance.

Il avait sur son bord soixante et dix hommes de garnison, et c'est en eux qu'il mettait son espoir. Mais de quelle utilité lui seraient-ils si on se bornait à se canonner? Ce genre de combat ne pouvait lui être que désavantageux, le vaisseau ennemi, plus fort que le nôtre, devant porter une artillerie d'un calibre supérieure à la nôtre, et nos batteries d'ailleurs n'étant servies que par des gens tirés du bagne de Malte, ainsi que le plus grand nombre de nos matelots. Quel intérêt de pareils gens pouvaient-ils prendre à l'honneur de notre pavillon?

Tout considéré, il fut résolu que nous tenterions l'abordage. Nos soldats, qui tous avaient fait les campagnes d'Italie, iraient là comme à l'assaut; et malgré l'infériorité de notre matériel, notre impétuosité naturelle, la furia francese, établirait une forte chance en notre faveur.

Au nombre des combattans le capitaine comptait les passagers. Tous n'étaient pourtant pas militaires comme le général Baraguey-d'Hilliers et ses deux aides de camp, braves jeunes gens, dont l'un, la Motte Houdart, qui mourut colonel aux champs d'Jéna, ajoutait déjà la gloire des armes à celle des lettres, qu'un de nos plus ingénieux académiciens avait acquise depuis un siècle à ce double nom. Ceux-là, ainsi que le capitaine Bouchard, étaient familiarisés avec le feu. Mais les deux jeunes frères de M. de Catelan, mais le chevalier de Boschhenri, mais le commandeur Domonville, tout chevaliers de Malte qu'ils étaient, et quoiqu'ils eussent fait leurs caravanes, ne le connaissaient guère plus que ne le connaissait le citoyen Collot, qui en Italie avait fait des campagnes sans avoir fait la guerre, et, à plus forte raison, que moi, qui n'avais pas même vu la guerre de loin.

Le capitaine, après nous avoir fait donner des fusils et des gibernes, nous assigna notre poste.

Cependant on avait pris les moyens les plus propres pour accélérer la marche du vaisseau. Filant de toute la vitesse du vent, il avait fait en six heures le chemin de six jours, et se trouvait vers trois heures du matin à la hauteur de la Pantelerie. Mais l'ennemi marchait encore plus vite que nous; il était dans nos eaux, et son bâtiment, dont les voiles se détachaient en noir sur le ciel argenté, semblait un énorme vautour qui, les ailes déployées, prêt à fondre sur sa proie, étudiait l'endroit par lequel il devait la saisir.

À trois heures et demie du matin, les deux vaisseaux n'étaient plus qu'à demi-portée de canon; les hostilités ne pouvaient pas tarder à commencer. On distribua l'eau-de-vie à l'équipage, et chacun alla prendre sa place; le général sur le banc de quart à côté du capitaine; ses aides de camp dans les batteries pour entretenir le feu, et nous, passagers, à tribord, sur le passavant; c'est ainsi que l'on nomme l'espace qui se trouve au pied du grand mât, entre l'arrière et l'avant du vaisseau.

À ma gauche était le citoyen Collot, qui possédait, comme on sait, deux millions; et à ma droite le commandeur Domonville, homme non moins estimable que lui, quoiqu'il s'en fallût de deux millions qu'il fût aussi riche.