J'avais eu occasion de remarquer celui-ci à Malte, non seulement parce que je lui avais délivré un certificat de résidence, mais encore parce que le soir il se faisait éclairer par un joli barbet, qui portait dans sa gueule un bâton, à chaque bout duquel était attachée une lanterne. Dépouillé de sa commanderie par la révolution française, et de ses dernières ressources par la révolution de Malte, ce pauvre homme, à qui il ne restait pour tout bien que quelques louis, produits de la vente de son mobilier, et aussi de la vente de son chien, dont il ne s'était pas détaché sans pleurer, allait mourir en France, et mourir de faim! «Encore s'il y avait un boulet pour moi!» disait-il en voyant faire les apprêts du combat.
Le jour se lève. Le bâtiment anglais nous avait rejoints; il marchait parallèlement au nôtre, dont il n'était plus guère qu'à une portée de fusil; comme il n'avait pas encore arboré son véritable pavillon, Bourdé somma le capitaine anglais de s'expliquer, en appuyant cette sommation d'un coup de canon. Celui-ci répond à cette invitation par une décharge de toute sa batterie de babord. Ses boulets, qui portèrent surtout dans notre mâture et dans nos agrès, firent un ravage épouvantable. Notre mât d'artimon fut presque coupé, le cabestan mis en pièce, les haubans hachés; les poulies et les débris des vergues pleuvaient comme grêle sur le pont. C'est alors qu'à travers la fumée se déploya la flamme britannique. Je doute que notre riposte, qui ne se fit pas attendre, ait rendu à l'ennemi un dommage égal à celui qu'il nous avait fait. Pendant qu'on préparait une seconde décharge, les deux bâtimens se laissant arriver l'un sur l'autre, manoeuvraient pour s'aborder; ils n'étaient plus qu'à la portée du pistolet quand partit la seconde volée.
Celle des Anglais porta tout entière dans le bois de notre frégate, et ne nous fit pas moins de mal que la première. Elle démonta plusieurs de nos pièces, tua plusieurs de nos canonniers dans les batteries, et renversa sur le pont nombre de matelots, de soldats, et deux passagers qui se trouvaient en ligne avec moi sur le passavant.
Conformément au plan arrêté, on se disposait néanmoins à escalader le vaisseau anglais; notre beaupré engagé dans ses manoeuvres nous attachait à lui; les deux bords se touchaient[13]. On criait à l'abordage! Tout l'équipage se jetait en avant pour soutenir nos soldats qui couraient là comme à l'attaque d'une redoute. Dans ce moment, j'entends crier houra! à la poupe. Le pavillon français avait disparu. Pendant que nous allions à l'assaut sur l'avant, nous étions assaillis par l'arrière. La frégate était prise.
Une idée se présente à moi. Maîtres du pont, les Anglais descendront dans la chambre du capitaine; là sont les trophées que nous rapportions de Malte. Dans cinq, dans trois minutes, à l'instant, ces trophées deviendront les leurs; il n'y a pas un moment à perdre; et me précipitant par l'écoutille, j'entre dans la chambre qui renfermait ce précieux dépôt, que personne ne songeait à soustraire à leurs recherches. Prendre les deux épées, les jeter dans la mer qui les engloutit, est l'affaire d'un instant. Le drapeau, dans les plis duquel j'enveloppe un boulet, disparaît aussi dans les flots, ainsi que le sac aux dépêches, que l'on charge d'un lest pareil. Mais il n'y eut pas moyen de dérober aux vainqueurs les objets renfermés dans les armoires, et le canon que Louis XIV avait donné à l'ordre de Malte. Les Anglais le trouvèrent à fond de cale, d'où il ne sortit que pour aller figurer dans l'arsenal de Londres.
À peine cette opération était-elle consommée, que l'officier à qui le commandement de la prise était dévolu vint s'établir dans la chambre. En moins d'un quart d'heure la frégate avait changé de maître. Comment cela s'est-il fait? Comment des soldats aguerris ont-ils défendu si peu de temps l'honneur des trois couleurs? A-t-on bien fait tout ce qu'on pouvait faire?
Ce qui me reste à dire répond à toutes ces questions. Aborder, c'est s'exposer à être abordé. Lorsque les bâtimens sont de même proportion, et que leurs ponts sont de niveau, c'est à la vigueur et au courage que le succès est assuré. Mais il en est autrement quand un bord est plus élevé que l'autre, et surtout quand la différence de hauteur est assez grande pour faire obstacle au combattant qui veut passer du bord le plus bas au bord le plus haut; mais non au combattant qui, du bord le plus haut, veut passer sur le bord le plus bas. Le mouvement qu'il faut faire pour grimper est bien plus facile à réprimer, que celui qu'il faut faire pour sauter. L'un exige plusieurs efforts; l'autre ne demande qu'un peu d'agilité.
Tels étaient les rapports où le Sea-Horse (le Cheval-Marin) se trouvait avec la Sensible; il la dominait de quatre pieds à peu près. À cet avantage se joignait celui du nombre, soit en hommes, soit en canons. Le Sea-Horse portait quarante-quatre canons, et nous n'en portions que trente-six; de plus, il avait du dix-huit à la première batterie; dans la nôtre, nous n'avions que du douze; son équipage, composé uniquement d'Anglais, tenait la mer depuis deux ans; le nôtre, formé pour la plupart d'étrangers, n'était réuni que depuis dix jours. Enfin nous n'avions sur notre gaillard d'arrière que des pierriers, et le sien était armé de caronades de vingt-quatre.
C'est au terrible effet de ces caronades qu'il faut surtout attribuer notre disgrâce. La première décharge de ces pièces, chargées à mitraille, renversa, à l'exception de trois personnes, tout ce qui se trouvait sur l'arrière de la Sensible. Il ne fut pas difficile aux Anglais, qui ne trouvèrent plus de résistance, de se porter de là sur l'avant, et de prendre en queue nos gens, qui déjà étaient attaqués en tête.
Le vaisseau néanmoins ne s'était pas rendu: mais cette décharge ayant abattu notre pavillon, l'ennemi crut que le capitaine avait amené. De là des reproches de manque de foi adressés par lui à nos soldats et à nos officiers, qui combattaient encore sur l'avant après qu'il fut venu prendre possession du bâtiment, sur la foi d'une démonstration que nous n'avions pas faite.