On conçoit que la durée d'un pareil combat n'ait pas été longue. Notre capitaine, en ne l'évitant pas, écouta son courage plus que sa prudence; il fut séduit peut-être par l'espérance de remporter une victoire, tout en apportant la nouvelle d'une victoire. Quelle gloire en effet pour lui, s'il eût amené une prise à Toulon, en y venant annoncer la prise de Malte!
Le général Baraguey-d'Hilliers, qui n'eût pas partagé sa gloire, partagea tous ses dangers et toute son infortune. Pendant la durée du combat, il se tint inactif auprès de Bourdé. Triste position pour un homme qui, accoutumé à agir et à commander, ne pouvait ni donner des ordres ni en recevoir. Immobile au milieu du feu, il était les bras croisés sur le banc de quart, comme un condamné que l'on fusille, à cela près qu'il n'avait pas les yeux bandés.
Telle était au reste la position de tous les passagers. Exposés aux balles comme aux boulets, nous n'avions pas même la consolation de rendre le mal qu'on pouvait nous faire. Jamais je n'ai pu tirer une étincelle du fusil dont on m'avait armé, et c'était un fusil d'élite!
C'est une belle chose que la guerre—quand on en est revenu, dit Sedaine. Je suis fort de cet avis. Je suis charmé de m'être trouvé à un combat, et charmé aussi de n'être plus menacé du même plaisir, sur mer du moins; car qui peut répondre que, du jour au lendemain, ce plaisir-là ne le surprendra pas au coin d'une rue par le temps qui court?
Quelques observations que j'ai faites sur moi-même, pendant l'action, ne seront pas déplacées ici. Tandis que le canon grondait, tandis que mes voisins tombaient, rappelé par le défaut d'activité au sentiment de ma position présente, «peut-être, me disais-je, n'aurai-je pas le temps de finir la pensée que je commence.»
Une autre idée m'occupait encore: si je perds un bras ou une jambe, est-ce de la gloire ou du ridicule qui m'en reviendra? Qu'allait-il faire dans cette galère? dira-t-on. Tant que la canonnade a duré, je n'ai eu ni peur ni courage: je n'ai eu que de la résignation.
L'affaire fut des plus sanglantes. Sur deux cent cinquante hommes, soixante, parmi lesquels se comptent quinze morts, furent mis hors de combat. De onze passagers que nous étions, trois perdirent la vie, et deux furent grièvement blessés. Au nombre des tués était le pauvre Domonville. Son voeu fut doublement exaucé. Un boulet lui avait emporté la tête, quand un second vint lui ouvrir le ventre. L'effet de ce dernier coup fut singulier. Nos matelots, qui d'office s'instituant ses héritiers au préjudice des Anglais, avaient recueilli des doubles louis qu'il cachait dans sa ceinture, me firent voir plusieurs de ces pièces, qui portaient sur chacune de leurs faces une double effigie, effet de la percussion par laquelle chaque pièce avait reçu en partie l'empreinte de la pièce voisine, tout en lui communiquant en partie l'empreinte de la sienne.
Quel spectacle que celui d'un vaisseau après un combat! À l'ordre admirable qui préside à l'arrangement de son mécanisme est substituée la plus affreuse confusion. Le boulet a tout brisé, tout percé, tout déchiré. Dans les champs où elle passe, la guerre laisse des traces moins horribles; le carnage est disséminé là sur un vaste espace. Sur un bord, il est réuni en bloc; et dans cet espace étroit que le sang inonde, l'oeil ne rencontre que des débris, débris de matière animée naguère par l'industrie des hommes, débris désormais inanimés de machines humaines.
C'est un sentiment singulier que la compassion: il ressemble quelquefois à la cruauté. J'en trouvai aussi la preuve en moi. En voyant souffrir une créature mortellement blessée, le cri naturel est: Achevez-la! Et moi aussi je l'ai proféré ce cri. Mis en capilotade par la mitraille, et abandonné par le chirurgien, un jeune matelot se débattait dans les convulsions de la plus douloureuse agonie. «À la mer! à la mer!» m'écriais-je avec l'accent de la prière autant qu'avec celui de l'autorité. Était-ce par pitié pour lui ou par pitié pour moi? Je ne sais; mais j'éprouvai un grand soulagement dès que ses camarades, presque aussi humains que moi, m'eurent exaucé ou obéi.
Le combat fini et le calme rétabli sur notre bâtiment, qui n'était plus à nous, je me jetai sur un lit, et je dormis aussi profondément que dans nos meilleurs jours. Effet de la fatigue: la nature ne perd jamais ses droits. En me réveillant, je me ressouvins que je n'étais plus libre. Je remontai sur le pont pour savoir ce qu'on avait décidé de nous. «On vous attend pour déjeuner, me dit un des nôtres. Mais qu'avez-vous là?» C'était un lambeau de chair, une éclaboussure de gloire qui m'avait été envoyée par le canon et s'était attachée à mon chapeau que je n'avais pas pris la peine de brosser.