Tous les passagers qui antérieurement avaient mangé à la table du capitaine français se retrouvèrent à celle du commandant anglais. Aucun d'eux heureusement n'avait été atteint soit par le fer, soit par le feu. Nous nous en félicitâmes, et puis nous déjeunâmes d'assez bon appétit même.
Les malheureux ne font point abstinence,
En enrageant on fait encor bombance,
a dit Voltaire. C'est vrai.
Ce déjeuner, où Bourdé figurait comme convive à sa propre table, au reste ne fut pas gai: un Anglais en faisait les honneurs.
CHAPITRE II.
Huit jours à bord du Sea-Horse.—Le capitaine Footes.—Procédés généreux.—Nous sommes échangés.—Cagliari.—Les Sardes.—Un bâtiment ragusain nous conduit à Gênes.
Tout en déjeunant, l'amphitryon britannique, qui s'efforçait d'être aimable, nous demanda notre goût pour le dîner. Il désirait d'autant plus qu'il fût bon, que ce serait, disait-il, le dernier repas qu'il aurait le plaisir de faire avec nous, le capitaine du vaisseau qui nous avait pris ayant décidé que l'équipage et les passagers seraient transportés sur son bord, à l'exception pourtant du général et de ses aides de camp qui devaient être conduits en Angleterre, et d'un officier de la garnison qui accompagnerait la prise jusqu'à Gibraltar, où, conformément à l'usage, il devait signer je ne sais quel acte, après quoi il serait relâché.
C'est ordinairement sur le dernier des sous-lieutenans que tombe cette corvée. Je n'ai jamais vu d'homme plus inepte que celui qui, en cette circonstance, fut chargé de représenter la nation française. À cela près qu'il articulait des mots, ses facultés ne s'étendaient guère au-delà de celles du chien, chien d'un fusil, s'entend. Quand Bourdé le désigna pour cette mission, qui devait durer au moins six semaines: Vilain quart d'heure à passer! dit-il avec l'accent d'un Limousin ou d'un Périgourdin. Il nous fut impossible, si tristes que nous fussions, de ne pas éclater de rire à cette saillie philosophique.
Après le déjeuner nous fîmes de la toilette, j'entends par nous ceux de nous dont les effets n'avaient pas été pillés; et immédiatement après le dîner, nous passâmes à bord du bâtiment vainqueur, non sans avoir embrassé ce pauvre Baraguey-d'Hilliers, à qui le général en chef avait donné une mission de faveur, et dont huit jours avant, et sans doute à l'instant même, toute l'armée d'Égypte enviait la fortune.
Pris au dépourvu, il pouvait se trouver dans telle situation où il aurait besoin de plus d'argent qu'il n'en portait. Le citoyen Collot alla obligeamment au-devant de ses besoins, et lui offrit, non pas des traites ou tels autres effets qui pouvaient être protestés, mais en monnaie valide par tout pays, une somme suffisante pour parer à tout événement: c'étaient des diamans sur papier. Il fit aussi la même offre au capitaine Bourdé, qui n'était pas non plus sans incertitude sur son sort. Candide, à son retour du pays d'Eldorado, n'était pas plus magnifique.