Nous ne fûmes pas médiocrement surpris, en sortant de notre bord où les dégâts occasionnés par le combat n'étaient pas réparés à beaucoup près, de trouver un ordre admirable sur la frégate anglaise. Par suite d'une coquetterie très-louable, le capitaine du Sea-Horse ne nous avait appelés sur son bord qu'après que les traces de nos faibles représailles en avaient entièrement disparu. Gratté, lavé et frotté, son bâtiment, dont le pont était formé de planches de sapin éclatantes de blancheur comme la table sonore d'un piano, semblait avoir été poli par l'ébéniste plutôt que par le charpentier. Il y avait deux ans pourtant qu'il n'était entré dans un port.

Le pont n'était pas d'une propreté moins recherchée que la chambre du capitaine. La tenue de cette chambre ne me surprit pas moins comparativement à celle de la chambre que j'avais antérieurement occupée; non que celle-ci ne fût propre, mais l'autre resplendissait de propreté. Un vaisseau anglais est soigné comme le domicile où l'on réside habituellement; un vaisseau français, comme le gîte où l'on ne fait que passer. L'un est un château, l'autre une auberge.

Sir James Footes, ainsi se nommait le capitaine du Sea-Horse, nous reçut avec plus de politesse que de grâce, mais la bienveillance perçait à travers ses manières plus simples toutefois que rudes. Il ne nous fit pas de phrases; il n'affecta pas de grands sentimens, il ne parla pas des égards dus au malheur, mais il les eut pour nous en général et pour chacun de nous en particulier, comme si c'était une conséquence de l'ordre et non un effet de sa noble volonté.

Bourdé nous ayant tous désignés à lui par nos noms et nos fonctions: «Messieurs, nous dit-il en français, tout sera réglé sur mon bord conformément à ce qui se faisait sur le vôtre. Les convives du capitaine seront les miens; les officiers mangeront avec les officiers. Je ne puis vous loger tous séparément. À la guerre comme à la guerre. La seule chambre dont je puisse disposer, par suite de l'absence du lieutenant (il avait pris le commandement de la frégate prise), sera pour M. le capitaine. Chacun de vous partagera le cabinet de l'officier au grade duquel son grade correspond.» Puis il nous lut une liste où tout était réglé conformément à ce principe. Mon nom ne s'y trouvait pas. Revenant en France sans qualité, ou du moins sans autre qualité que celle d'homme de lettres, il était clair que je n'avais pas de rang. À qui m'assimilerait-on? à qui m'accouplerait-on? Sur le bâtiment ennemi, entouré d'hommes utiles, je ne me voyais pas d'analogue.

«Pour vous, Monsieur, me dit le capitaine Footes, en me tirant de mes réflexions, je ne vous ai pas assigné de logement; n'en concluez pas pourtant que je vous aie oublié. Je ne peux pas non plus vous donner une chambre entière, mais si la mienne vous plaît, vous pouvez la partager avec moi. Je n'ai qu'un hamac; mais voilà un bon canapé: ce sera votre lit ou le mien si vous préférez le hamac.»

Étourdi d'une proposition si inattendue, je ne savais que répondre. Un serrement de main exprima tout ce que je pensais. La chambre de ce brave homme fut en effet la mienne tout le temps que je fus prisonnier, si c'était l'être qu'habiter une pareille prison.

Ma captivité, abstraction faite de la circonstance qui l'avait amenée, me fut beaucoup plus douce que la liberté, si on peut se dire libre dès le moment où l'on a mis le pied sur un vaisseau. Le régime des Anglais me paraît, sur mer, préférable au nôtre. Leurs alimens sont mieux préparés; leurs viandes bouillies ou rôties sont plus saines que nos ragoûts, et les vins de Madère, de Xérès et de Porto, ainsi que le porter, l'ale et la spruce sont des boissons plus saines et plus agréables que ces gros vins de Provence, espèce de lie délayée que je n'ai jamais pu avaler sans dégoût.

De plus, et cet avantage était sans prix pour moi, la chambre du capitaine où je me trouvais seul pendant qu'il vaquait aux soins du commandement, c'est-à-dire pendant les deux tiers de la journée, était pour moi un cabinet de travail où personne en son absence ne venait m'interrompre.

Le capitaine, qui aimait notre littérature, avait dans sa bibliothèque, à coté d'un Shakespeare, un Molière, et un Rabelais près d'un Sterne. Dans les discussions qu'il se plaisait à provoquer, nos opinions ne différaient guère. Ce qu'il aimait, ce qu'il admirait dans Molière, c'est le naturel, c'est la sagacité avec laquelle ce grand peintre a su saisir le côté comique de chaque caractère, et convertir en matière comique tous les sujets sur lesquels il mettait la main, de quelque nature qu'ils fussent. Tartufe entre autre le ravissait. Lisons du Molière, me disait-il quand il voulait se divertir, lisons du Molière.

Ses bons procédés envers nous tous, conséquence de son bon naturel, étaient provoqués, je dois aussi le dire, par ceux qu'avait eus notre capitaine. L'année précédente Bourdé avait capturé un bâtiment anglais, et traité avec les égards les plus délicats les officiers qui s'y trouvaient. Non seulement il les avait relâchés sur leur parole de ne pas servir sans avoir été échangés, mais après leur avoir fait la meilleure chère possible, il leur avait ouvert sa bourse: plusieurs de ces officiers, qui se trouvaient sur le Sea-Horse, ayant instruit de ces faits le bon capitaine Footes, celui-ci, heureux d'acquitter une pareille dette, se plaisait à suivre un exemple qu'autrement il aurait donné.