J'allais quelquefois prendre l'air sur le pont. Un matin, après déjeuner, comme je me disposais à y monter: «N'allez pas là-haut, me dit-il, vous y verriez quelque chose qui vous affligerait, et vous me feriez de la peine.» Dès ce moment, mon désir de sortir de la chambre s'évanouit. Quel était, me demandez-vous, le motif de cette interdiction? Le voici. Deux de ses matelots avaient volé le peu qui restait de bagage aux chevaliers de Catelan. Convaincus du fait, ils avaient été traduits à un conseil de guerre et condamnés à recevoir sur le dos un certain nombre de coups de garcettes, châtiment à la fois honteux et douloureux. Malgré les supplications de ces messieurs, la sentence s'exécutait en présence de tout l'équipage, dans le moment où je ne sais quelle fantaisie m'entraînait au lieu du supplice.

Parmi les officiers anglais, qui tous eurent des droits à notre reconnaissance, je dois distinguer M. Dickson, neveu de l'amiral de ce nom, et un jeune officier appelé Charles Schaw. Le premier, qui m'a semblé avoir autant d'esprit que de bravoure, a dû parcourir une carrière brillante, si la mort ne l'a pas arrêté en route; quant au second, qui était aussi brave, mais moins posé, j'ai eu de ses nouvelles. Il a été à son tour notre prisonnier, et je fus assez heureux alors pour lui être de quelque utilité à la réquisition du bon capitaine Footes. Mais n'empiétons pas sur les dates: je parlerai de ce fait en son lieu.

C'était, et, s'il vit, c'est encore un homme vraiment honorable que le capitaine James Footes. Un an après le fait dont il s'agit, il donna une nouvelle preuve de sa loyauté, de sa générosité. L'amiral Nelson, au mépris de l'honneur britannique, au mépris de son propre honneur, violant le traité en conséquence duquel le château de l'Oeuf et les autres forts de Naples avaient été évacués par les Français, et ayant livré aux vengeances d'un monarque restauré les patriotes napolitains que ce traité devait garantir, non seulement James Footes exécuta ce traité autant que cela dépendit de lui, mais protestant en face de l'Europe contre ce parjure, il dénonça au parlement l'amiral complice des plus lâches cruautés qui aient signalé le rétablissement du plus lâche des gouvernemens. Le parlement anglais n'a pas écouté ses réclamations, mais elles ont été entendues de toutes les nations civilisées, et elles ont appelé sur son nom une estime que repousse celui de Nelson, quelque gloire qui s'y rattache.

Le capitaine Footes, ainsi que je l'ai dit, comprenait parfaitement notre langue, il en sentait toutes les finesses quand il lisait; mais quand il parlait c'était autre chose, quoiqu'il s'exprimât sans difficulté. Le lendemain de mon installation chez lui, mon premier soin en ouvrant les yeux fut de lui demander comment il avait passé la nuit. «Très-bien, me répondit-il; et vous aussi, car vous avez dormi comme une cochone, et j'en suis charmé, vraiment.» J'eus beaucoup de peine à ne pas éclater de rire à ce compliment dont l'accent anglais relevait encore le comique. Mais l'expression de bienveillance avec lequel il me l'adressait ne me permettait pas de prendre le change sur son intention: il était clair que ce brave homme se réjouissait de ce que le sentiment de ma position ne m'avait pas empêché de dormir d'un somme aussi bruyant que profond.

Ce mot de cochon, d'ailleurs, pourrait bien n'être pas aussi ignoble pour l'oreille des étrangers qu'il l'est pour la nôtre; l'anecdote suivante me porterait à le croire. En 1811, au temps où l'Europe affluait à Paris, pour lors la capitale du continent, un Allemand, un conseiller aulique, en me vantant dans une société assez nombreuse le génie dramatique de sa nation, s'appesantissait surtout sur le mérite d'une tragédie dont le titre ne lui revenait pas en mémoire. «Ce titre est, disait-il, le nom du héros de la pièce.—Et quel est le sujet de cette pièce?—Le sujet! c'est la mort d'un cochon sacré.» Tous les auditeurs de rire; et comme ce bon Monsieur s'en étonnait: «Si l'on rit, lui dis-je, cela tient à l'ordre dans lequel vous placez ici les mots. Quand on accole au mot cochon l'épithète sacré, il est d'usage de placer l'adjectif avant le substantif.—C'est donc sacré cochon, qu'il faudrait dire?—Oui. Mais la mort d'un sacré cochon ne peut pas faire un sujet de tragédie.»

Il voulait parler de Méléagre et du sanglier de Calydon.

C'est au goût du capitaine pour les lettres que j'étais redevable de sa bienveillance. Mais qui m'avait fait connaître à lui, moi dont la réputation n'était rien moins qu'européenne? Le capitaine Bourdé, évidemment, excellent homme que j'ai perdu de vue depuis long-temps, mais dont je ne perdrai jamais le souvenir.

Où allions-nous cependant? où nous conduisait-on? Aussitôt après le combat, le Sea-Horse s'était dirigé sur le nord-ouest, lentement d'abord, la Sensible ne pouvant le suivre qu'on n'eût réparé ses avaries; cela ne fut pas long: au bout de quatre jours, elle était gréée à neuf et marchait aussi bien et mieux même que le vaisseau qui l'avait rattrapée, à en croire du moins l'équipage anglais.

Après avoir doublé le cap Bon, tournant à l'ouest et longeant la côte où est aujourd'hui Tunis et où jadis était Carthage, la côte où Marius ne trouva pas d'asile, nous semblions aller directement à Gibraltar. L'intention du capitaine n'était pourtant pas de nous mener jusque-là. Après avoir conduit sa prise hors des parages où elle aurait pu rencontrer des vaisseaux sortis de Toulon, il se sépara d'elle, et remontant vers la Sardaigne, il alla se mettre en panne devant Cagliari, à une lieue des forts.

C'est alors qu'il nous expliqua sa marche et ses projets, en nous invitant à choisir entre nous des commissaires qui, de concert avec notre capitaine et le consul français, résidant à Cagliari, régleraient le cartel en vertu duquel nous recouvrerions notre liberté. Le choix fait, on mit la chaloupe en mer. Je ne voyais pas sans soupirer nos gens y descendre. J'enviais, sans le dire, l'à-compte qu'ils allaient prendre sur leur liberté. «Désirez-vous aller à terre avec ces Messieurs? me dit le bon capitaine Footes; allez, mon cher ami: mais si vous ne vous êtes pas mal trouvé ici pendant les sept jours que nous y avons passés ensemble, donnez-moi le peu de temps que ces Messieurs emploieront à leur opération. Quelques heures encore, après quoi nous nous quitterons pour ne plus nous revoir, peut-être.—Vous m'avez deviné, répondis-je; en effet, je portais envie à ces Messieurs, je me chagrinais de ne pouvoir m'embarquer avec eux; à présent c'est tout le contraire, je n'ai plus qu'un désir, celui d'employer auprès de vous le temps que j'étais impatient de perdre.»