À quoi nous occupâmes-nous pendant les sept heures que nos négociateurs passèrent à terre? Je ne sais trop. Mais je sais bien que je vis ces heures s'écouler sans impatience, et finir sans plaisir. En me rappelant ceci, je suis encore tout pénétré de reconnaissance pour l'homme généreux qui me prodigua si gratuitement les témoignages d'une affection si inattendue: le trait qui me reste à raconter prouvera que je ne saurais exagérer l'expression du sentiment que je lui porte.

Nos commissaires revenus, et les choses étant en règle: «Vous êtes libres, Messieurs», dit sir James Footes au capitaine Bourdé et aux officiers qui étaient venus lui faire leurs adieux et le remercier de ses procédés. Ils se retiraient, et je me disposais à me retirer avec eux: «Un moment, me dit-il;» et prenant une feuille de papier, il y trace quelques lignes, puis me la remettant: «N'oubliez pas que pendant sept jours vous avez été de ma famille; et si vous revenez un jour à Londres, souvenez-vous de cette adresse.» Et me serrant la main: «Au revoir», me dit-il avec un accent que je ne saurais rendre.

Cette guerre impitoyable, cette guerre à mort qui nous ferma l'Angleterre pendant toute la durée de l'Empire ne m'a pas permis d'aller revoir cet excellent homme, et quand la paix semblait me la rouvrir, j'étais proscrit, et l'alien-bill m'était appliqué dans toute sa rigueur; voilà du malheur.

Je n'ai reçu qu'une seule fois de ses nouvelles depuis notre séparation. Vers 1808, il m'écrivit pour me recommander Charles Schaw, un des officiers qui avaient servi sur le Sea-Horse, et que le sort de la guerre avait jeté en France.

M. Collot et moi nous nous empressâmes de faire honneur, chacun suivant nos moyens, à la recommandation, lui en mettant sa bourse à la disposition du prisonnier, et moi mon crédit. Il n'était pas grand; mais la bonne Joséphine, qui alors régnait, m'aida de tout son pouvoir à payer une dette vraiment française. Grâce à nos efforts réunis, autorisé à vivre à Melun, M. Schaw était aussi libre qu'il pouvait l'être dans des circonstances pareilles, hors de son pays et sous la surveillance d'une autorité étrangère: je m'étais fait sa caution; mais les usuriers le rongeaient. Un beau matin, je reçus une lettre par laquelle il me mandait que trouvant l'occasion de retourner en Angleterre, il en profitait, et qu'il espérait que je lui pardonnerais d'avoir pris ce parti sans me consulter.

Je lui souhaitai du fond du coeur un bon voyage, et je me plais à croire que ce voeu a été exaucé. Onc depuis n'ai eu de nouvelles du capitaine Footes que par lord Castelreagh, qui me dit en 1814 qu'après avoir été élevé au grade de commodore, ce brave marin, devenu contre-amiral vivait encore. Puisse-t-il vivre long-temps! et lire ce témoignage d'une estime inaltérable comme sa loyauté, ce témoignage d'une affection qui durera autant que ma vie.

Nous restâmes quelque temps à Cagliari, le temps qu'il fallut pour trouver et fréter le vaisseau qui nous conduirait en France. Logés dans un véritable taudis, c'était pourtant la meilleure auberge de la ville, nous avions autant d'impatience de quitter la Sardaigne, que nous en avions eu d'y arriver. Nous y vécûmes le plus misérablement du monde en y vivant le mieux possible. La cuisine y était en harmonie avec l'habitation.

Le lendemain de notre arrivée, le marquis de Vivalda, c'était le vice-roi, nous donna à dîner. C'est le seul repas supportable que nous ayons fait dans cette relâche malencontreuse. Qu'y faire? Se baigner, se promener, se promener et se baigner, et puis dormir. Quoique nous fussions amis avec le roi de Sardaigne, et que ce fût à ce titre que le vice-roi nous avait traités d'une façon si amicale, rien de moins amical que la manière dont les gens du peuple nous regardaient. Chacun de leurs coups d'oeil était une menace; un mot, et nous étions frappés du stylet dont ces bonnes gens ne se séparent jamais, quel que soit le costume qu'ils revêtent.

Leurs costumes très-bizarres et très-barbares sont un mélange de ceux des héros romains et de la canaille napolitaine. Une partie de ces insulaires, vêtue d'une cuirasse de basane, chaussée de guêtres de même étoffe, et coiffée d'un large feutre à bords rabattus, me rappelait ces figurans de nos théâtres forains qui, mettant leurs chapeaux de peur de s'enrhumer, se pavanent, entre deux actes, devant leurs tréteaux: l'autre, débraillée comme Mazaniello, n'a pour vêtement habituel que la chemise et le caleçon; mais quand elle veut se parer, elle endosse par-dessus ce léger costume une demi-redingote de peau de chèvre, garnie de son poil, casaquin sans manches, et fendu des deux côtés, de manière à laisser passage aux bras. Ces gens-là ressemblent à des ours affublés de la coiffure de leurs conducteurs; car le chapeau, qui pour les uns remplace le casque romain, remplace pour les autres le bonnet des lazzaroni.

Je n'ai pas habité assez long-temps chez ce peuple pour avoir pu étudier ses moeurs. Je me bornerai donc à dire qu'elles m'ont semblé s'accorder avec la barbarie de son costume, mais qu'elles sont plus féroces que corrompues. Si j'en crois un officier piémontais qui a résidé long-temps en Sardaigne, la vengeance est la passion dominante du Sarde: c'est un besoin qu'il veut satisfaire à tout prix, et l'usage lui en donne le droit. Mais il est pour cela des formalités qu'il doit remplir. Un homme a-t-il reçu d'un autre un de ces outrages qui ne peuvent se pardonner, il doit l'avertir de la guerre à mort qu'il va lui faire, en plaçant sous son oreiller une cartouche, ou en tirant à minuit un coup de fusil sous sa fenêtre. Dès ce moment l'homme menacé se tient sur ses gardes: il ne sort plus sans être armé, et il se dispose à tuer comme il se résigne à être tué. En Sardaigne, la querelle du membre d'une famille est épousée par toute la famille, et se lègue de génération en génération. Mais le droit qu'elle donne sur la vie de l'ennemi ne s'étend pas sur ce qu'il possède. L'homme qui n'a pas horreur d'assassiner aurait honte de voler; il abandonne le corps sur lequel sa vengeance s'est assouvie aux bêtes féroces, aux oiseaux de proie, ou à la charité des passans qui daigneront l'ensevelir, mais il ne le dépouille pas: «Tel homme qui avait disparu depuis plusieurs semaines a été retrouvé sur la route de Cagliari à Oristagni, à demi-dévoré, mais revêtu de ses habits et encore muni de sa bourse», me disait l'officier piémontais.