Les mauvaises dispositions des Sardes pour les étrangers en général étaient encore irritées contre nous par leur fanatisme et par les ressentimens des prêtres: les ministres du Dieu de paix nous avaient représentés à leurs yeux comme des ennemis personnels de tout ami de Dieu, comme des ennemis personnels de Dieu lui-même. Un des nôtres ayant voulu entrer dans une église, questo non è per voi, lui dit un capelan, en lui fermant la porte au nez, bien qu'il se présentât avec tout le respect possible.

L'intérieur de la Sardaigne est peu peuplé. Cela tient-il à ce qu'il est infesté d'aria cattiva? ou n'est-il infesté d'aria cattiva que parce qu'il n'est pas peuplé?

Après trois jours de résidence, notre capitaine nous dit avoir nolisé un bâtiment ragusain qui nous transporterait à Gênes. Ce bâtiment était à notre frégate ce que notre frégate était à un vaisseau de ligne. Ce n'eût été qu'une barque, nous nous y serions jetés avec joie, heureux de sortir de cette terre à demi-barbare.

Nous étions entassés dans ce sabot, style de marin, comme des harengs dans une caque; mais peu nous importait, vu la brièveté du trajet. Le vent était favorable, le temps superbe: hélas! cela dura peu. À la hauteur de Bonifacio, le ciel se chargea de nuages; le vent, sans changer de direction, devint d'une violence extrême; une tempête enfin se déclara: il ne nous manquait que cela.

En sortant de Toulon, j'avais éprouvé une tempête dans les parages des îles d'Hières; mais à peine les mouvemens qu'elle imprimait à l'Orient, du pont duquel je la contemplais, étaient-ils sensibles. C'était pendant la nuit; la mer réfléchissait les éclairs dont le ciel était embrasé. Je ne me rappelle pas sans ravissement le spectacle que m'offrait le théâtre immense que remplissait ce terrible phénomène; sphère de feu dont notre vaisseau était le centre.

J'avais vu cette fois la tempête plus que je ne l'avais sentie: la seconde fois ce fut autre chose. Je ne puis comparer notre état pendant la durée de cette longue tourmente qu'à celui d'une souris qu'on étourdit dans la souricière. Je m'étais couché pour éviter le mal de mer; dix fois les secousses imprimées au vaisseau me replacèrent sur mes pieds, et puis me firent retomber dans l'attitude horizontale, pour m'en tirer encore et me la faire reprendre presque aussitôt, au caprice de la vague.

Mais à quelque chose malheur est bon. Ce vent qui nettoyait la mer des corsaires que nous avions à redouter, et qui nous prenait en arrière, nous imprimait une telle vitesse, qu'avant la fin du quatrième jour nous entrions dans Gênes-la-Superbe.

CHAPITRE III.

Voyage de Gênes à Tarin.—Comme quoi je devins fabuliste.—Marché singulier.—Le général Brune.—Lettre au citoyen Talleyrand.—Voyage de Turin à Lyon.—Retour à Paris.

Le hasard, en me poussant à Gênes, me servait plus qu'il ne me contrariait. Il allongeait peu ma route et me faisait connaître la seule des grandes villes d'Italie qu'il ne m'avait pas été permis de visiter dans mon précédent voyage.