Je n'y fis cependant pas un long séjour. Plus je me rapprochais de Paris, plus l'attrait qui m'y rappelait se faisait sentir. Après avoir donné quelques jours moins au repos qu'à un autre genre de fatigue, après avoir parcouru la ville et ses environs, après avoir visité ses palais, ses églises, son port, et joui tout à loisir de l'aspect de la mer, du haut des maisons de plaisance dont sont couvertes les montagnes qui couronnent Gênes, et dont l'aspect vu de la mer m'avait enchanté aussi par sa magnificence, rassasié encore d'admiration, je fis marché avec un veturino qui pour un prix raisonnable s'engagea à me conduire en cinq ou six jours à Turin, et de Turin à Lyon en se chargeant de ma nourriture.

Le général Dessolle commandait la place. Nous nous connaissions de longue date; j'eus quelque plaisir à le retrouver, et ce plaisir parut être réciproque. Je lui donnai sur la perte de notre bâtiment des renseignemens d'autant plus nécessaires aux intérêts des officiers qui le montaient, que l'opinion de l'armée d'Italie et du gouvernement français devait s'établir sur cette base. Vu le penchant des militaires à se déprimer les uns les autres, la précaution était urgente, j'eus bientôt lieu de le reconnaître. Dessolle m'offrit ses services; je n'en acceptai qu'un, le visa de mon passeport.

L'intérêt qui m'avait inspiré la conversation que j'eus avec lui, me conduisit chez le consul français qui résidait près de la république ligurienne. Je n'eus qu'à m'applaudir de cette démarche. En servant des hommes estimables, je fis connaissance avec un homme fort estimable aussi, avec un homme également ferme et bon, M. de Belleville. Après avoir rempli avec distinction des places de la plus haute importance tant en France que hors de France, ne conservant de toutes ses fonctions que celle de commissaire du bureau de bienfaisance, il a terminé en philantrope une vie commencée en brave, une vie dont tous les jours ont été consacrés à l'utilité publique. Voilà pour la bonté. Quant à la fermeté, c'est lui qui seul, et protégé par le simple uniforme de grenadier, alla sommer le roi de Naples de reconnaître la république française dont la flotte bloquait le port de Naples, ne laissant, montre en main, à ce monarque qu'une heure pour se décider. Popilius n'avait pas été plus fier.

M. de Belleville se chargea volontiers de faire connaître la vérité au Directoire, et je sais qu'il a tenu parole. Il m'offrit pour retourner en France l'argent dont je pourrais avoir besoin: offre que je refusai. Mais je ne refusai pas l'invitation de venir passer une journée avec lui avant de quitter Gênes, et cette journée, passée avec un homme qui possédait tous les genres d'instruction, est une des plus agréables dont j'aie gardé souvenir.

Je ne sortis pas de Gênes sans avoir visité le théâtre. Malheureusement pour moi, l'Opéra était alors fermé, et la scène était occupée par des acteurs de comédie et de drame; il fallut bien s'en contenter. Je leur vis représenter les Victimes cloîtrées, de Monvel. Cette pièce, qui attirait la foule, produisait un grand effet. Peut-être l'eussé-je été revoir, si je ne fusse parti le lendemain.

Le hasard, qui m'a quelquefois bien servi, me fit rencontrer parmi les trois voyageurs que le voiturin me donna pour camarades M. Bouchard, ce même officier qui était avec moi sur la Sensible. Sa compagnie me fut d'une grande ressource; il aimait comme moi à marcher, nous prîmes souvent ce plaisir à travers les montagnes. Nos courses n'étaient pas très-silencieuses.

La dispute est d'un grand secours;
Sans elle on dormirait toujours,

dit le bonhomme. La dispute ou la discussion nous abrégeait parfois le chemin. Mais si par hasard je le faisais seul, alors, suivant mon habitude, je me mettais à rêver, et même à rimer.

C'est dans une de ces heures d'isolement, je m'en souviens, que j'essayai pour la première fois de faire une fable. Le croira-t-on? je n'en pus venir à bout: le sujet, l'affabulation, j'avais tout cela dans la tête, sur le papier même; n'importe. «Je ne ferai jamais de fable, je le vois bien», dis-je en jetant le manche après la cognée. J'avais tort; il ne faut désespérer de rien. Je n'ai jamais pu réussir, il est vrai, quoique j'y sois vingt fois revenu, à mettre en vers le sujet en question; il figure encore dans sa nudité primitive au livret, je n'ose pas dire Album, où depuis plus de quarante ans je jette ce qui me passe par la tête sans se rattacher précisément à rien, sac à tous grains, qui tous n'ont pas été stériles, et que j'ai porté avec moi, soit en France, soit hors de France, dans tous mes voyages: je n'ai pu réussir, dis-je, à mettre en vers ce maudit sujet. Mais depuis cette inutile tentative, combien de fables n'ai-je pas composées? À celles que j'ai publiées, si j'ajoute celles que je pourrais publier, ma pacotille serait presque aussi volumineuse que celle du plus fécond des fabulistes. Ce genre de composition est celui pour lequel je me sens aujourd'hui le plus de goût, sinon le plus d'aptitude. Il remplit tous les momens qui autrement seraient nuls dans ma vie littéraire, qui est plus que jamais ma vie; il convertit en momens utiles, délicieux même, pour moi s'entend, ceux que je perdrais en promenades oisives, et ceux que mes insomnies livreraient à des rêveries pires que de mauvais rêves.

Cette manière d'exposer, de discuter, de démontrer une vérité n'a pas moins de charme pour ma raison que pour mon esprit, que pour mon imagination, charme qui s'accroît tous les jours à un âge où l'on connaît le prix du temps, et qui me rend de plus en plus friand de plaisirs utiles. Et quel plaisir plus utile que celui dont Socrate, à soixante et dix ans, voulut se faire une occupation! que celui auquel il voulut consacrer les trente jours qui lui restaient à vivre entre le moment où il fut condamné à boire la ciguë et le moment où il la but! Les Dieux, disait-il, lui conseillaient d'employer ce terrible entr'acte à mettre en vers les fables d'Ésope[14]. Pour un philosophe, une bonne fable peut être une bonne action. La circonstance qui me ramena à faire des fables est assez singulière. Je croyais avoir un tort à reprocher à un homme qui, doué de beaucoup d'esprit, n'est pas tout-à-fait dépourvu de malice, le tort d'avoir lancé un sarcasme assez vif contre des personnes qui m'étaient chères. Du besoin de lui riposter, mais à la sourdine, me vint l'idée d'une fable, et puis d'une autre. Mais une épigramme en portefeuille n'est qu'une épée dans le fourreau, qu'une épingle sur la pelotte. Mon homme était propriétaire d'un journal de la direction duquel il se reposait sur un littérateur que je voyais souvent. Comme celui-là me demandait souvent des vers pour sa feuille, je lui donnai ces fables, qui lui avaient plu, et où il ne pouvait voir aucune intention hostile. Elles furent goûtées non seulement du public, mais aussi du particulier à qui elles faisaient allusion, et qui trouva même assez piquant qu'on l'eût attaqué sur son propre terrain, avec ses propres armes, espiéglerie qui amena notre réconciliation.