Ce succès m'affriola. Les objets dès lors se présentèrent à moi sous un nouveau rapport. Tout devint pour moi sujet de fables. Je m'habituai à tout traduire en fables; bref, me voilà fabuliste.

Au bout de quelques années, mon recueil s'était assez considérablement grossi. Je ne songeais pas cependant à le livrer à l'impression, quand une circonstance non moins singulière que l'autre m'y détermina presque malgré moi.

Plusieurs hommes de lettres, au nombre desquels était Chénier, m'avaient engagé à publier ces fables qui, lues en partie à l'Institut, avaient été entendues avec faveur. Néanmoins j'avais toujours ajourné la chose, quand Millevoye[15], de retour d'un voyage qu'il avait fait en Picardie, vient me demander à déjeuner. Il ramenait de là un cheval charmant.

J'aimais passionnément les chevaux; j'en avais trois, trois et demi même dans mon écurie; je dis et demi, parce que dans le nombre il s'en trouvait un moitié moins gros qu'un cheval de taille commune, un cheval corse, sur lequel mon fils Louis, qui alors avait à peine demi-taille d'homme, faisait son apprentissage d'équitation, cours d'enseignement mutuel, où ces deux écoliers apprenaient à trotter, l'un dessus l'autre dessous, et s'instruisaient l'un portant l'autre.

Millevoye aussi aimait beaucoup les chevaux, plus même que sa fortune ne le lui permettait. Il en achetait souvent. Mais s'apercevant presque aussitôt qu'il ne lui était pas moins difficile de les entretenir que de s'entretenir lui-même, il les revendait souvent aussi. Il s'était déjà débarrassé sur moi d'un de ses commensaux.

Cheval de race, cheval quasi-arabe, ainsi que l'attestaient, indépendamment de la perfection de ses formes, la direction de sa queue et la mobilité de ses oreilles, et provenant d'un haras impérial, son nouveau cheval était vraiment remarquable. Sa beauté me frappa. J'en fis mes complimens à son maître, qui les reçut comme on reçoit des complimens sur une maîtresse dont on ne se séparera jamais.

Après s'en être fait honneur quelque temps, s'apercevant cependant que l'écurie affamait encore la salle à manger, et résolu à se débarrasser aussi de cet hôte qui le rongeait, Millevoye songea encore à se tirer d'affaire par mon aide, et à placer son cheval chez moi par amitié pour nous deux, c'est-à-dire pour son cheval et pour moi. «Mais quel rapport, me dira-t-on, y a-t-il entre ce cheval et vos fables?—Patience.»

Millevoye, qui venait me voir plus fréquemment que d'ordinaire, et qui ne venait plus qu'à cheval, avait grand soin en entrant dans la cour de faire piaffer sa monture; et si le bruit ne m'avait pas attiré à la fenêtre, il me priait discrètement de venir juger par moi-même s'il était vrai, comme le prétendait mon cocher, qu'il y eût place pour son arabe avec mes normands dans l'écurie. Je descendais pour en juger, et je ne remontais pas sans lui répéter: «Millevoye, vous avez là un joli cheval.—Évitez-moi donc, me dit-il un jour, évitez-moi la peine de le mettre au cabriolet.—Au cabriolet! ce serait un meurtre.—N'ayant qu'un cheval, il faudra pourtant m'y résoudre.—Quel dommage!—Vous n'avez pas de cheval de selle, vous; vous montez vos chevaux de trait. Voilà ce qu'il vous faudrait. Cinquante louis, et vous seriez monté comme un prince, monté comme Murat.—Cinquante louis!—Cinquante louis, et ce cheval est à vous.—Ce cheval les vaut bien.—Il vaut quinze cents francs.—Mais je n'ai pas cinquante louis à mettre à une fantaisie. Et puis un cheval de plus dans mon écurie! il n'y en a déjà que trop!—Expliquons-nous. Je ne veux pas mettre dans votre écurie un cheval de plus. Je sais trop ce qu'un cheval coûte à nourrir. Si nous nous arrangions, je vous débarrasserais de votre cheval à deux fins, de celui que vous mettez à la selle et au cabriolet.—Vous le prendriez dans le marché?—Oui, dans le marché. Donnez-moi cinquante louis, plus votre normand, et mon arabe est à vous.—Mais ce normand me coûte trente-cinq louis.—Mon arabe m'en coûte soixante et dix, et je vous le donne pour cinquante.—Cinquante, plus trente-cinq que me coûte mon normand.—Ne parlons pas de ce qu'il coûte, mais de ce qu'il vaut.—Je vous le répète, je n'ai pas cinquante louis à dépenser pour un caprice.—Vous les avez.—Vous voulez rire.—Pas du tout.—Connaissez-vous mieux mes affaires que moi?—Peut-être.—Et ces cinquante louis où sont-ils?—Dans votre portefeuille.—Dans mon portefeuille! Le croyez-vous rempli de traites, de lettres de change? Il n'y a là que des griffonnages, des ébauches, des brouillons de chansons, de contes, de fables.—De fables, c'est cela.—Et où en voulez-vous venir?—Donnez-moi cinquante fables, je vous débarrasse de votre normand, en échange duquel je vous laisse mon arabe.» Et tout en disant cela il faisait passer et repasser devant moi son arabe, qui jamais ne m'avait paru si parfait.—Millevoye, venez cherchez mes fables.»

Millevoye fait mettre sur le normand la selle de l'arabe, et part au trot avec le manuscrit. Il traita dès le jour même du cheval avec un maquignon, qui le revendit, et des fables avec un libraire qui les publia, mais avec une vingtaine d'autres, mais avec une préface et des notes, qu'il se fit livrer gratuitement, et dans mon intérêt, pour donner, disait-il, à notre volume un embonpoint honnête. On ne connaissait pas encore l'art de spéculer sur le vide, et de donner à un livre un honnête embonpoint, en y multipliant les blancs, industrie qui ressemble fort à celle des cabaretiers qui baptisent leur vin avec de l'eau qu'ils font payer pour du vin aux consommateurs.

En résumé, le libraire fut assez content de son marché, et Millevoye du sien. Quant à moi, me promenant tous les jours sur le produit de mes fables, et tous les jours à califourchon sur mes idées, je n'ai pas eu un seul regret à cette affaire, où j'ai été moins dupe que personne. Si je n'en ai pas retiré beaucoup de gloire, du moins en ai-je retiré beaucoup de plaisir, indépendamment de celui que j'avais eu à fabriquer la monnaie dont j'avais payé mon cheval. Et ce cheval, qu'est-il devenu? je ne sais, ni ne veux le savoir. C'est un des amis que j'avais laissé en France en 1816, quand une seconde restauration vint nous rendre le bonheur; et je ne l'y ai pas retrouvé à mon retour d'exil en 1820.