Cela en effet se répara. Peu après, dans une édition nouvelle de sa Satire, l'épigramme qu'il m'avait décochée était remplacée par un madrigal, mais le diable n'y perdit rien: les vers en question ne furent pas supprimés: l'auteur, qui ne voulait point les perdre, avait substitué à mon nom un nom de même mesure qui appartenait sans doute à un homme moins innocent que moi envers lui.

À dater de cette rencontre, Lormian, même avant d'être mon confrère à l'Académie où mes voeux et ma voix l'appelèrent, n'a cessé de me donner des preuves de la plus franche amitié: la moins précieuse n'a pas été l'envoi de sa nouvelle édition de cette Jérusalem, qu'il a entièrement refaite, et qui dans son état actuel est pour la littérature italienne ce qu'est le Paradis perdu de Delille pour la littérature anglaise, une lettre de naturalisation française. Ce bel ouvrage, que j'ai lu en Belgique avant mon rappel, est au premier rang des consolations les plus douces qui sont venues me chercher dans mon exil.

Un mot du Thémistocle dont il s'agit ici. C'était une traduction de celui de Métastase. Son auteur, qui se nommait Larnac, en avait fait de nombreuses lectures; d'après l'opinion répandue avant la représentation, c'était un chef-d'oeuvre. Son succès devait rappeler, si ce n'est effacer, les succès les plus brillans de Voltaire. Tel était l'avis même de Saint-Lambert qui, après avoir entendu la lecture de cette tragédie, avait dit à l'auteur: Abeille, faites du miel. C'était lui annoncer un bel avenir. La prédiction ne se réalisa pas. Bien qu'écrit avec talent, le Thémistocle n'a pas réussi, et onc on n'a vu ni miel ni cire de cette abeille rentrée dans sa ruche pour n'en plus sortir.

Mais revenons à Lormian. Il a fait des épigrammes, et c'est un tort; mais encore ces épigrammes plus gaies que méchantes, et qui signalent moins des vices que des ridicules, ne portent-elles guère que sur des objets de littérature, et ne sont-elles que des répliques. Excellent dans ce genre d'escrime, il n'y fut vaincu par personne, pas même par le vieux Le Brun. Ripostant avec une prestesse et une habileté singulière aux bottes que lui portait celui-ci, il l'a blessé plusieurs fois aux grands applaudissemens de la galerie qui estimait plus le talent de cet éternel ferrailleur que sa personne.

Remarquons à cette occasion que le but de ces épigrammes consiste presque toujours à dire de l'homme à qui on les adresse qu'il est un sot, et à le lui dire en vers, devant le public; chose qu'en prose on n'oserait pas se permettre avec lui dans le particulier. La Dunciade de Palissot avait mis à la mode cet échange de civilités. C'est fâcheux pour la littérature. Je crois que cela n'a pas peu contribué à ravaler aux yeux du vulgaire la condition des gens de lettres. Le commun des hommes que blesse leur supériorité s'est hâté de les prendre au mot: n'est-il pas fondé, après tout, à leur refuser l'estime qu'ils ne s'accordent pas entre eux, et à se prévaloir contre eux de leur témoignage réciproque?

J'ai vu avec peine Legouvé s'engager à cette époque dans une guerre de cette espèce avec Fabien Pillet qui l'avait blessé par des critiques non moins modérées quant au fond que quant à la forme. Legouvé eut d'autant plus tort en cela que son talent était peu propre à l'épigramme, genre dans lequel Pillet, excellent homme aussi, s'est fait redouter.

Lormian, à qui l'on ne saurait contester de posséder au plus haut degré le talent de la versification, ne l'a pas appliqué seulement à la satire: ses imitations d'Ossian prouvent qu'à l'exemple de Jean-Baptiste Rousseau, il est supérieur aussi dans le genre lyrique, car les chants d'Ossian ont essentiellement le caractère du dithyrambe. Plus souple que celui de Rousseau, son talent s'est appliqué avec un grand succès encore, non seulement à l'épopée, comme on l'a dit plus haut, mais encore à la tragédie.

Dans sa tragédie de Joseph, où l'on retrouve tout l'éclat de sa versification, Lormian se montre poëte vraiment dramatique. Le rôle de Joseph est plein de noblesse et de magnanimité; celui de Siméon est d'une énergie qui rappelle celle de nos grands maîtres. Mais rien n'égale le charme qu'il a répandu sur le rôle de Benjamin; charme qui se fait si bien sentir encore à la lecture, où il n'est pas fortifié par celui que lui prêtait le jeu et l'accent de l'inimitable actrice qui le remplissait, Mlle Mars.

Cette tragédie abonde en vers heureux. Parmi ceux qu'on applaudissait le plus, il s'en trouvait un pourtant qui me semblait escroquer les bravos. Un détracteur de Joseph trouvant ce fils d'un pâtre impertinent de prétendre s'allier au sang des Pharaons, au sang des demi-dieux du Nil et de l'Euphrate: «Ne le méprisez pas tant, répondait un admirateur de ce ministre; sa noblesse ne le cède en antiquité à celle de qui que ce soit,

L'âge de ses aïeux touche au berceau du monde.»