Il faut pourtant mettre de l'ordre dans ses affaires: abandonnant mon revenu tout entier pour la dépense commune, je ne me réservai pour ma dépense particulière qu'une centaine de louis que j'avais mis de côté pour parer aux besoins imprévus dans le cours de mon voyage. C'était mon argent mignon. Ce trésor n'était pas inépuisable. Qu'imaginai-je pour m'en avertir?
À chaque emprunt que je lui faisais, je remplaçais par un petit morceau de papier chacune des pièces qui passait de ma caisse dans ma bourse et de ma bourse je ne sais où. Comme celui de l'État, ce papier-là ne valait pas tout-à-fait ce qu'il représentait. Il se multiplia tant et tant dans cette caisse, où j'avais puisé sans y regarder, qu'un beau jour le vent venant à souffler comme j'y regardais, tous ces papillons s'envolèrent et s'éparpillèrent comme avaient fait les louis dont ils tenaient la place, et me prouvèrent que la dépense avait été égale à la recette. C'est la seule fois que je me sois rendu mes comptes.
La société tendait de plus en plus à sortir de la barbarie où le règne de la démagogie l'avait plongée. Parmi les plaisirs qu'ils recherchaient, soit par goût, soit par ton, les nouveaux riches commençaient à admettre ceux de l'esprit. Des spéculateurs s'empressèrent d'exploiter cette fantaisie ou cette prétention, et formèrent par souscription, à l'hôtel de Thélusson, sous le titre de Lycée, un établissement où l'on se réunissait à jour fixe pour entendre des lectures faites par les danseurs à la mode, et puis danser avec les auteurs à la mode aussi.
Pour ajouter à l'intérêt de ces réunions, ces spéculateurs avaient imaginé de donner tous les mois un prix d'une certaine valeur à l'auteur de la meilleure des pièces de vers qui sortirait d'un concours ouvert à cet effet, prix qu'adjugerait un jury formé de quatre littérateurs, lesquels, comme de raison, ne pourraient concourir. Ces littérateurs, de plus, devaient publier tous les mois un recueil où ces pièces seraient insérées, et dans lequel ils rendraient compte des principaux ouvrages qui auraient paru pendant cette période. Les produits de sa vente devaient appartenir aux fondateurs du Lycée; mais on assurait à ses rédacteurs un traitement de 1200 francs: c'était presque celui d'un membre de l'Institut.
On me proposa de faire ma partie dans ce quatuor où j'aurais pour co-concertans Legouvé, Laya et Vigée. Cette association me plaisait; ce travail ne me déplaisait pas. J'acceptai.
Ces fonctions m'exposèrent, ainsi que mes associés, à de singulières attaques. Mais si elles me mirent en rapport avec quelques individus fort ridicules, aussi me firent-elles connaître des hommes non moins estimables par la solidité de leur caractère que par le charme de leur esprit, et entre autres Emmanuel Dupaty, qui depuis trente-six ans n'a pas démenti un seul moment l'idée que je me formai de lui dès notre première rencontre.
Au premier rang des originaux qui apportèrent leur contribution à nos séances, je dois mettre l'avocat Guyot des Herbiers, poëte qui fut pour les chats ce qu'Homère fut pour les rats. À sa physionomie singulière, à son habit noir et râpé, on eût dit M. Desmazures sous le costume de l'avocat patelin. Ce n'est pas seulement par ces dehors qu'il divertissait nos auditeurs. Ses compositions facétieuses et son débit plus facétieux encore, auraient suffi pour forcer les plus graves à rire. On ne se serait pas imaginé qu'un pareil homme pût jamais concourir à une oeuvre sérieuse et être appelé à siéger parmi nos législateurs. C'est pourtant ce qui est arrivé. En 1798, il fut nommé membre du conseil des cinq-cents où il se signala par son esprit conciliateur, et fit tout ce qu'il put pour calmer les divisions qui agitaient la législature. Mais son éloquence n'y put réussir. Sa prose n'y trouva pas d'auditeurs; il n'y fit que de la bouillie pour les chats.
Notre comité avait presque l'importance de l'Académie française. Aussi, comme elle, étions-nous assaillis de sollicitations avant l'adjudication des prix, et d'injures après. Étant tous solidaires des torts communs, il m'arriva plus d'une fois, ainsi que cela m'arrive encore, de porter la peine d'une opinion que j'avais combattue ou qui m'était tout-à-fait étrangère. Je ne sais quel neveu de M. Borde de Lyon, traducteur d'un poëme érotique intitulé Parapilla, me tança vivement dans un des mille journaux du temps, pour avoir nié la valeur de ce chef-d'oeuvre, moi qui ne l'ai pas même encore lu, et qui me trouvais en pleine mer lorsque l'attentat avait été commis! Je ne fis que rire de cette accusation, et c'est ce que j'aurais dû faire de la plupart de celles qui m'ont été intentées depuis et que j'ai accueillies quelquefois avec un peu moins de philosophie.
Baour de Lormian, qui vers le même temps publia ses premières Satires, eut alors avec moi un tort du même genre: il m'honora d'une mention dans l'un de ses mots, c'est ainsi qu'il les intitulait. J'attribuai cette agression, que je n'avais pas provoquée, à l'humeur belligérante qui semblait le dominer, et je ne crus pas devoir y répondre. Je ne le connaissais pas, mais je connaissais beaucoup Joseph Despaze, homme d'esprit et de talent, venu tout exprès aussi des bords de la Garonne pour faire justice de la littérature parisienne et réduire les réputations à leur plus simple expression: celui-là me traitait avec bienveillance, pas pour mes beaux yeux peut-être, mais n'importe. Un soir que nous attendions à l'orchestre de l'Odéon la première ou la dernière représentation d'un Thémistocle, tragédie d'un autre poëte gascon, car en ce temps la Garonne débordait dans la Seine; comme il parlait de temps en temps à une autre personne qui se trouvait près de nous, je lui en demandai le nom: je ne fus pas peu surpris d'apprendre que c'était Lormian lui-même. La physionomie et les manières de ce satirique ne me semblaient pas d'accord avec le penchant de son esprit; j'y trouvais une expression de bonhomie qui contrastait un peu avec la nature de ses ouvrages.
La conversation étant devenue commune, je ne lui en fis pas mystère. «Bon enfant comme vous l'êtes, lui dis-je, comment se fait-il que vous attaquiez tout le monde?—Parce que tout le inonde m'a attaqué; mes épigrammes ne sont que des ripostes.—Tout le monde! je suis sûr du contraire, pour ce qui me concerne du moins.—Quoi! vous n'avez pas attaqué ma Jérusalem délivrée?—Jamais; et ne prenez pas ceci pour une épigramme, je ne savais pas que vous eussiez traduit la Jérusalem.—De bonne foi?—De bonne foi.—En ce cas, j'ai tort: mais cela peut se réparer.»